IMG_0959William S. Burroughs est considéré comme l'un des membres de la sainte trinité de la beat generation, aux côtés de Jack Kerouac et Allen Ginsberg. Les écrits de ces trois auteurs, symbolisant la refus du mode de vie américain des années 50/60, serviront de terreau aux mouvements hippie et punk à venir. Mais, lorsque sort Junky, en 1953, Burroughs est loin d'imaginer tout ça. Ce premier roman a été écrit sous l'insistante impulsion de Ginsberg, qui deviendra un véritable agent littéraire et trouvera le premier éditeur du titre, dans un institut psychiatrique, ça ne s'invente pas. L'auteur y fait part de ses errances de junkie new-yorkais, avant et pendant la seconde guerre mondiale. Le quotidien d'un toxico de l'époque ressemble à celui d'un toxico des temps modernes, même si certains détails ont changé. L'héroïne étant alors denrée rare, beaucoup de médecin trafiquaient de fausses ordonnances de morphine. On ne distinguait pas vraiment dealer et consommateur, chaque usager devenant revendeur à tour de rôle.

Burroughs a écrit ces mémoires avec un recul d'une dizaine d'années, qui confère une lucidité effrayante au texte, intransigeante et dénuée de tout misérabilisme. Une sagesse désabusée. « Le fait qu'on en ait besoin est le plaisir en soi. Les camés vivent à l'heure de la came et avec un métabolisme régit par elle. Ils vivent dans le climat de la came, qui peut, suivant les cas, les réchauffer ou les glacer. Le plaisir qu'on tire de la came est de vivre sous sa loi. On ne peut échapper aux douleurs du sevrage, pas plus qu'on ne peut échapper au plaisir qui suit une piqûre. […] L'intérêt de la came pour un drogué, c'est qu'elle crée une accoutumance. Personne ne sait ce qu'est la came tant qu'il n'a pas souffert d'en manquer. » Avec une écriture pure, quasi-objective, Burroughs va raconter ces mois d'addiction dans les rues de New-York, de taudis insalubres en appartements de dealers, ponctués de pénurie et donc de manque, d'arrestations policières et autres arnaques de fourgueurs. En filigrane, apparaît une peinture de la société américaine et de ses valeurs, que Burroughs rejettent en bloc, responsables selon lui de la fange dans laquelle il se débat, plus que la drogue elle-même. Une personnalité, également, vient poindre derrière ce récit de tox, celle de son auteur, homo refoulé en proie à des crises de violence de plus en plus intenses. Il évoque à plusieurs reprises son dégoût des bars gays et des gens qui les fréquentent, même s'il a régulièrement des rapports homosexuels, malgré son statut marital. Puis arrive le moment du départ, l'auteur quitte New-York pour le Texas, puis le Mexique. Le style devient alors plus sophistiqué et allégorique à mesure que Burroughs s'éloigne de ses repères et découvre cette contrée nouvelle. « Au Mexique, vos souhaits possèdent la force d'un rêve. » Ces voyages n'éloigneront l'auteur de son addiction qu'un temps, sa violence éclatant finalement un soir de beuverie à Mexico : il tue sa femme d'une balle en pleine tête, essayant de réitérer la performance de Guillaume Tell... La fuite sera alors inévitable. Un nouveau but s'impose, quand Burroughs apprend l'existence d'une drogue ultime, quelque part en Amérique du Sud, le Yage...

LE roman sur la drogue s'il en est, LE classique de l'histoire d'héroïnomane, écrit par un des grands de la littérature américaine, qui expérimentera par la suite la technique du cut-up, ce patchwork littéraire consistant à découper un texte précédemment rédigé, avant de le réorganiser physiquement, en y intégrant des extraits d'autres œuvres, afin d'en extraire le sens caché originel.

 

Landry NOBLET

 

Pour finir, voici une lecture d'un texte de Burroughs par lui-même, avec pour fond sonore la guitare distordue de Kurt Cobain :

Aller plus loin : Speed, de William Burroughs Jr.

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Junky, William S. Burroughs, traduit de l'anglais (USA) par Catherine Cullaz & Jean-René Major, 288 p., Folio, 1972, 2008.