IMG_0964Pas loin de vingt ans après la parution de Junky, de William S. Burroughs, sort Speed, de William Burroughs Jr, en 1970. Papa a marqué la littérature au fer rouge avec le récit de sa vie d'héroïnomane new-yorkais. En leader de la beat generation, il a largement influencé le mouvement hippie qui s'empare des Etats-Unis dans les années 60/70. C'est sur fond de ce climat flower power et psychotropes par poignées, que le fiston, Bill, décide de fuir le domicile de ses grands-parents, un an après la mort de son grand-père. Il quitte ainsi Palm Beach avec son pote Chad, direction la Grosse Pomme et ses promesses. Même si, il faut l'avouer, Bill, à l'image de son père, n'est pas du genre à se faire des illusions. Il picole depuis l'enfance et se came depuis la jeune adolescence. Et ce n'est pas à New-York que ça va changer... A peine arrivé en ville, il retrouve de vieilles connaissances de Floride, et va vite nouer avec les dealers locaux. Commence alors un quotidien assez similaire à celui de son père, des années plus tôt. On s'entasse dans des chambres de bonnes rongées par l'humidité, et on se came. A époque différente, produits différents : là où Burroughs Sr était héroïnomane, Bill prend tout ce qui lui passe à portée, méthédrine en tête, même s'il paraît lui aussi préférer les substances injectables, quelles qu'elles soient. La répression policière que l'on pressentait croissante dans Junky s'est en effet accrue en vingt ans. En quelques mois, Bill se fera arrêter et juger plusieurs fois, toujours sauvé par son ange gardien, dont la présence plane sur la destinée de Bill comme celle d'un parrain protecteur. Un certain Allen*... Il fréquente les milieux hippies mais ne les supporte pas, il drague des filles mais n'entretient jamais vraiment de relations, Bill est un marginal. Un marginal cynique au sens premier du terme, sa clairvoyance pessimiste l'empêchant systématiquement de s'insérer dans un groupe, ou de respecter un quelconque code. Il méprise tout et tout le monde, dans une démarche jusqu'au-boutiste et destructrice. Loin de la prétention, Burroughs Jr nie en bloc une société et un système de valeurs, y compris les milieux undergrounds de l'époque. Il fournit une description qui prolonge celle de son père, même s'il n'a pas le recul de ce dernier. Speed a été écrit seulement deux ans après cette fugue adolescente. Car il s'agit bien d'un récit d'adolescence, même si l'ado en question grandit trop vite et consume la vie par les deux bouts, et que la dimension initiatique reste sans appel. Bill s'enfonce dans la dépression et s'évertue à dissimuler sa sensibilité exacerbée. Il mourra à trente-trois ans, le foie défoncé par l'alcool...

Certainement pas aussi culte que l'oeuvre de son père, celle de William Burroughs Jr, malgré les défauts propres à un premier roman, reste le témoignage d'un écorché-vif à l'héritage encombrant et au futur incertain, et plus largement la peinture d'une époque et de ses laissés-pour-compte.

 

*Il s'agit d'Allen Ginsberg.

 

Landry NOBLET

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Speed, William Burroughs Jr, traduit de l'anglais (USA) par Patrice Carrer, 176 p., 13E Note Editions, 2009.