L'heure de la course à la plage et du concours de l'embouteillage le plus long est arrivée. L'heure pour L'écervelé de fermer ses portes pour quelques semaines, le temps de retrouver les neurones perdus, et de lire plein de belles choses pour vous surprendre à la rentrée. Avant de se quitter, une dernière critique, d'un livre qui compte énormément par chez nous.

Bon été, bonne(s) lecture(s), et rendez-vous fin août !

 

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Au sein de notre effervescente rédaction, Delirium Tremens fait partie de ces ouvrages qualifiés du terme – souvent galvaudé – ''culte''. Le genre de bouquin qui a marqué la vie du lecteur, et que le critique ne sait comment aborder, tant la crainte de trahir le génie contenu dans ses lignes est grande. Donc, on tourne autour, on le feuillette, on le re-feuillette, et on passe à autre chose, se disant que ce n'est pas encore le bon moment pour savoir quoi dire face à la somme des arguments en faveur du titre. Et puis, un jour, par hasard ou presque, on le relit.

En Irlande, s'il y a une chose très compliquée à accomplir, c'est bien de se faire virer des rangs de la police. Jack Taylor y est parvenu, après avoir explosé le tarin d'un ministre pris en flagrant excès de vitesse.

En Irlande, il y a un corps de métier particulièrement mal vu : les détectives privés, systématiquement assimilés aux balances, dont on ne raffole guère au pays de la Guinness. Jack est devenu privé. Un privé minable qui, à défaut de bureau, siège dans un box du Grogan's, le pub de son ami Sean. Il y attend les affaires, occupé à alterner whiskys et bières crémeuses. Lorsqu'elles arrivent, les enquêtes sont en général à l'image du personnage. Jusqu'au jour où Ann Anderson vient le voir au sujet du suicide de sa fille adolescente. Elle a reçu un coup de fil anonyme, lui signifiant que sa fille n'avait pas sauté seule dans le bouillon. D'abord déconcerté par un cas si sérieux, notre privé alcoolo va vite mettre son nez dans une sordide affaire de pédophilie...

Autant le poser d'emblée, les amateurs d'intrigues solides et complexes peuvent passer leur chemin. Ici, l'enquête proprement dite aurait pu tenir en un court chapitre. Comme souvent dans le "noir", l'intérêt est ailleurs.

Dans les personnages, d'abord. Jack Taylor, en premier lieu, qui bénéficie aujourd'hui de sa série propre, composée, à ce jour, de neuf titres dont sept traduits (ndlr : on y reviendra peut-être, mais Le Martyr des Magdalènes est un des meilleurs romans sur le suicide jamais écrit. Voilà qui est dit.) Alcoolique chronique, toxico en devenir, Jack Taylor est un loser, qui a sa propre conception de la justice, souvent peu conventionnelle, parfois expéditive, toujours violente. « On raconte que vous êtes doué, car vous n'avez rien d'autre dans votre vie. » Solitaire, sa vie sociale se résume au strict minimum : peu, très peu d'amis, et des amours furtives et vouées à l'échec. Il aime lire, et il aime boire. Et il a des principes, plein. Outre sa justice, la conception morale de Jack Taylor frise la philosophie, mais une philosophie désenchantée et auto-destructrice à l'extrême. Pour rien au monde il ne trahirait ses préceptes, qui le maintiennent debout au sein d'une humanité vouée à sa perte, même si son mode de vie est loin d'être exemplaire. Il s'attire des ennemis partout où il va, il se met des cuites phénoménales, qui occasionnent des black-out de plusieurs jours, mange quand il y pense, et connaît par leur prénom les infirmières de tous les hôpitaux psychiatriques de la région. Un personnage des plus attachants, que même l'amitié et l'amour ne parviendront pas à sauver de lui-même.

« -J'étais heureuse de vous avoir ici, vous êtes un homme bien.

-Oh, je ne sais pas.

-Évidemment que vous ne savez pas, ça fait partie de vos qualités. »

Les personnages secondaires offrent une galerie de portraits hauts en couleur. De Padraig, le chef des clodos, qui parle comme un dictionnaire même au summum de l'ivresse, à Sean, le tenancier dont la franchise envers Jack confère au paternalisme. En passant par Sutton, son meilleur ami, barman devenu artiste-peintre ''plus défoncé tu meurs'', une saloperie ambulante, ou encore Cathy B., la punkette gothique assistante officieuse de l'enquêteur, qui se révèle de loin le personnage le plus raisonné du lot. On pourrait également citer la mère de Taylor, bigote étroite d'esprit et hypocrite, le prêtre moralisateur qui fume comme une cheminée, le chef d'entreprise hautain et pervers, les flics vendus à la solde d'une agence de sécurité privée etc etc...

Autre élément qui confère un niveau de qualité indéniable à l'ensemble : les références. Ken Bruen est un pur fruit de la noir fiction américaine. « Tout le monde est quasiment américain, de la pire des manières. » Il cite ses livres favoris. Pêle-mêle, on peut retrouver les noms de George Pelecanos, Ed McBain ou Elmore Leonard, pour ce qui est des romans. La philosophie et la poésie de tradition européenne semblent aussi avoir beaucoup inspiré l'auteur. La construction de certaines phrases, tantôt proches du vers, tantôt de la sentence existentielle, en témoigne, tout autant que la citation de Baudelaire au détour d'une page.

Ken Bruen est un écrivain-lecteur, mais aussi un écrivain-mélomane. Des Stooges à Bob Marley, du blues au classique, le motif musical est récurrent dans toute son œuvre, d'inspiration américaine là-aussi, au moins anglophone.

Loin de la citation vaine et de l'hommage vide de sens, l'auteur parvient à synthétiser les thèmes et motifs du "noir" de manière respectueuse et personnelle. Il crée ainsi une ambiance propre, qu'on retrouvera dans les enquêtes suivantes, comme une marque de fabrique qui fait l'identité d'un auteur, et transforme un bon roman en oeuvre unique. Car au-delà du roman noir, la bibliographie de Bruen prise dans son ensemble peut ressembler à une réflexion métaphysique, dominée par deux notions : vanité et justice. L'humanité va droit dans le mur, et à très grande vitesse, mais pourquoi ne pas essayer de rester intègre ?...

Un mot sur l'écriture de Ken Bruen. Les chapitres sont courts, les phrases sont brèves, parfois non verbales. L'argot est partout, ça sent la rue, ça sent l'Irlande et la Guinness. Le style est percutant, incisif. On tourne les pages comme on respire, dans l'impossibilité de poser le livre par peur de l'asphixie. Les dialogues et réflexions de Jack Taylor, particulièrement soignés et révélateurs d'un sens de la formule aiguisé, confèrent humour et second degré à l'ensemble, sans jamais en blanchir la noirceur.

Un roman néo-noir d'une intensité grandiose, dominé par un pessimisme épais, mené par un personnage cabossé, ruiné, dont l'issue ne peut être que dramatique, mais qui devient votre meilleur ami au fil des pages. Rarement l'empathie n'a été aussi intense. On ressort lessivé de cette lecture, mais avec le sentiment que, même si l'enquêteur semble y avoir laissé des plumes, justice a été rendue. Un roman sur l'alcoolisme et l'auto-destruction, avant d'être une enquête, Delirium Tremens est un chef-d'oeuvre.

 

Landry NOBLET

 

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Delirium Tremens, Ken Bruen, traduit de l'anglais (Irlande) par Jean Esch, 386 p., Folio Policier, 2004.