La météo est au gris. Les écoliers vont retrouver les bancs de classe. Ne restent sur les plages que mégots et canettes vides. Les chaînes de télé rivalisent pour trouver un nouveau reality-show propre à conquérir l'audience. Bref, c'est la rentrée, le moment pour L'écervelé d'entamer une nouvelle saison de lectures à partager.

 

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« C'est ça ta vie. Et la mienne aussi. Personne ne nous a traînés jusqu'ici. On y est venus tout seuls. Parce qu'on le voulait bien. Parce qu'on savait que c'était exactement ce qu'il nous fallait et qu'on y serait bien. Comme des porcs, attirés par la boue, parce que c'est doux, c'est confortable... » 

Cassidy est alcoolique. Cassidy conduit des bus d'Easton à Philadelphie. Il est marié à Mildred, une femme somptueuse mais cruelle, parfois violente, « une bête sauvage, un paquet de dynamite vivante qui explosait périodiquement ». Elle passe son temps à boire et faire la fête, dans leur appartement qu'elle ne range jamais, ou chez Lundy, leur repère, le bar des docks. Elle montre peu de respect pour son mari et va même jusqu'à s'enticher d'un homme que Cassidy exècre, à juste titre, Haney Kenrick. Elle s'affiche publiquement en sa compagnie et délaisse Cassidy. Ce dernier ne s'en plaint pas vraiment. Il a lui-aussi rencontré quelqu'un. Doris, squelettique, alcoolique chronique, qui ne vit que dans l'espoir qu'on lui remplisse son verre vide. Cassidy tombe instantanément amoureux de cette jeune femme déjà ruinée et se fixe pour objectif de la guérir. Pour cela, il doit se débarrasser de Mildred. Seulement, même si elle passe son temps avec un autre, cette redoutable femme fatale n'entend pas se faire jeter si facilement. Elle compte bien garder son mari, surtout face à une femme si peu enviable que Doris, alors que Mildred fait tourner la tête de tous les hommes. Kenrick, lui, a du mal à accepter une leçon publique et brutale que lui a infligée Cassidy et décide de s'en prendre à lui. Il engage trois dockers pour le passer à tabac. Mais Cassidy est teigneux et parvient à prendre le dessus, non sans ecchymoses. La pression de Mildred et Haney sur Cassidy va virer au harcèlement...  

Journaliste de formation, très lié à sa ville natale de Philadelphie, David Goodis « était le chantre des perdants... Si Jack Kerouac avait écrit des polars, ils auraient sûrement ressemblé un peu à ça.* » Après avoir publié un premier roman à succès (Retour à la vie, 1939), alors qu'il officiait pour une agence publicitaire, Goodis a aligné les mots pour les pulp magazines pendant cinq ans et demi. À raison d'une moyenne de dix mille mots par jour, certains affirment qu'il aurait produit cinq millions de mots sur cette période, pour des histoires de sport, de guerre, d'horreur, ou encore d'aviation (sa spécialité d'alors), sous divers pseudonymes. Écrit à la même époque, on lui doit également le scénario de certains feuilletons radiophoniques, dont quelques épisodes de Superman. Il connaîtra la consécration en 1946, alors que le Saturday Evening Post publie son second roman en feuilletons, tandis que les éditeurs le boudaient. Cauchemar – c'est son titre, sera vite acheté par Warner Bros. Le film sortira l'année suivante, Les passagers de la nuit (Dalmer Daves), avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall dans les rôles principaux. Goodis entamera alors une collaboration de plusieurs années avec les studios hollywoodiens, travaillant sur un grand nombre de projets, dont peu verront le jour finalement.

Viendra alors l'heure du retour au roman, avec l'âge d'or des paperbacks inédits (l'équivalent de nos livres de poches) dans les années 1950. Il multipliera les titres pour des éditeurs comme Gold Medal Books ou Lion Books, spécialisés dans ce genres de publications. Cassidy's girl dépassera le million d'exemplaires vendus, ce qui laisse encore songeur de nos jours. Après sa mort prématurée, à 50 ans, dans la solitude et l'alcoolisme les plus absolus, ses livres resteront épuisés pendant vingt ans au États-Unis, mais connaîtront un certain succès en France, notamment grâce à Marcel Duhamel et sa « Série noire ». Il faudra attendre 1987 pour que Black Lizard réédite ses ouvrages dans son pays.

À l'instar des écrivains de la beat generation (Kerouac, Burroughs, Ginsberg) et d'autres écrivains marginaux, Hubert Selby Jr. en tête, David Goodis excelle en l'éloge du sordide. Classé parmi les auteurs les plus noirs du roman noir, il s'attache à décrire des épaves, personnages écorchés et alcooliques, déchus, voués à sombrer plus encore. Ainsi, Cassidy symbolise le héros goodissien. Après un passé glorieux (Cassidy a été pilote de ligne avant se sombrer dans une brutale déchéance), le protagoniste subit une chute proportionnelle à son succès révolu, pour se relever le temps du récit, en général dans le but de sauver un être encore plus misérable (ici, Doris), avant de se confronter à une fatalité certaine, qui l'amènera à retomber encore plus bas. « Il a subi une sorte de transformation. C'est un peu comme une oxydation. D'abord, le brillant disparaît et pendant quelques temps il n'y a plus qu'une surface ternie, et puis, lentement, la rouille arrive. Une rouille d'un genre spécial. Elle ronge la surface, et puis elle s'incruste en profondeur. » De là à y voir un parallèle avec sa vie privée, il n'y a qu'un pas. Après son échec hollywoodien alors qu'il avait entre 25 et 30 ans seulement, l'auteur a regagné sa ville natale de Philadelphie. Il en écumait les bouges et night-clubs, à la recherche de femmes noires et corpulentes à même d'assouvir ses pulsions, logeant avec sa mère et son frère souffrant de pathologie psychiatrique.

Cet aspect tragique de son œuvre amène certains critiques a mettre en avant le caractère existentialiste de sa prose. Inspiré d'un mouvement littéraire et philosophique français d'après-guerre, cet existentialisme noir découle tout droit de la tradition hard-boiled, celle de Hammett et Chandler, et est imprégné de l'essence des drames antiques, « ce sentiment que la vie est absurde et vide de sens, ces personnages paranoïaques à la merci du destin et de la fatalité.** » Le genre de problématique qui pourrait expliquer son succès en France, alors que l'école existentialiste, menée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, était alors à son apogée. Il décrit des hommes acculés face à l'adversité, se concentrant sur leur déchéance plus que leur gloire passée, ce qui rapproche son univers de celui d'un autre grand romancier français, issu du réalisme, Honoré de Balzac.

Cassidy incarne le loser cher à Goodis, ce personnage ambigu, un sale type auquel on s'attache, qu'on a envie de voir s'en sortir. Mildred représente, elle, l'archétype de la femme fatale chère au roman noir, sexuelle, perverse et manipulatrice, qui ne peut qu'accélérer, voire provoquer, la chute du héros masculin. L'univers de cet auteur est sans conteste sombre et pessimiste, même certaines scènes oniriques, comme le rêve de rédemption de Cassidy qui se voit mener une vie saine et heureuse avec Doris, se heurtent à une réalité violente et sans appel.

David Goodis, longtemps oublié dans son pays, a néanmoins marqué le champ fictionnel après sa mort. Son procès remporté de manière posthume contre la chaîne ABC, qu'il l'accusait d'avoir plagié son roman Cauchemar pour créer la série Le Fugitif, reste un moment marquant dans l'établissement des règles de la propriété intellectuelle. Il a été adapté au cinéma, entre autres, par François Truffaut (Tirez sur le pianiste, 1960) ou Jean-Jacques Beinex (La lune dans le caniveau, 1983), et à la télévision pour un épisode de la série néo-noire Fallen Angels (saison 2, épisode 8, ''The Professional Man'', Steven Soderbergh, 1995). Ken Bruen, l'auteur de la série des Jack Taylor, ne cache pas l'influence de Goodis sur son œuvre. Il lui a même dédié un poème comme un éloge funèbre, un hommage respectueux, pour le quarantième anniversaire de sa disparition.

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* Geoffrey O'Brien, rapporté par Dave Moore, « David Goodis – Poet of The Losers », http://www.beatbookcovers.com/goodis/, traduit par nos soins

** Andrew Spicer, Historical Dictionary of Film Noir, The Scarecrow Press, 2010, traduit par nos soins

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Landry NOBLET

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Cassidy's girl, David Goodis, traduit de l'anglais (USA) par Jean-Paul Gratias, 256 p., Le Livre de Poche, 1982.

NB : cette édition est la plus récente en format poche, même si elle est aujourd'hui indisponible. Une réédition grand format existe chez Moisson rouge.