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Milo Rojevic est flic. Même s'il passe peu de temps dans son bureau, même s'il préfère laisser le soin à son équipier, Giovanni, de résoudre les enquêtes. Car Milo est accro au sexe. Un vrai addict, à la démarche toxicomaniaque, au sens pathologique du terme. D'où son dernier surnom en date, pas le plu scabreux du lot : Casanova. D'où aussi une réputation peu glorieuse au sein des services, même si tous ses collègues ne savent pas exactement ce qu'il fait lors de ses absences répétées. Mais tout va bien, puisque Giovanni le couvre. Giovanni, le policier modèle. Sauf qu'aujourd'hui, Giovanni a disparu. Depuis une semaine, ce qui n'est pas dans son habitude. Le supérieur de Milo va le charger de retrouver son collègue, officieusement car personne n'a signalé sa disparition. Il a deux jours pour le faire. Ca laisse peu de temps à quelqu'un qui souffre d'une addiction qui monopolise un certain nombre d'heures chaque jour. Et qui n'est même pas au courant de l'enquête que menait le disparu – l'enquête que lui, Casanova, aurait dû mener avec son coéquipier. Il va falloir s'y mettre, il va falloir se contrôler. Pour la première fois, Casanova fait son boulot de flic. Il investigue, il cherche, il enquête. Et il trouve. Il trouve que Giovanni a été marié à une femme tyrannique. Il trouve qu'ils ont eu un môme, au prénom improbable, handicapé mental. Il trouve que la disparition de Giovanni est liée à la dernière affaire : le cadavre d'une femme retrouvé sur un terrain vague, l'autopsie ayant révélé un rapport sexuel zoophile peu avant le décès. Il trouve un lieu où convergent toutes les pistes, un club libertin qui propose certains services... extrêmes. Où il entend des noms. Des noms de flics...

Entre cette enquête, de plus en plus viscérale et à la violence exponentielle, et son passé trouble, ce souvenir douloureux, cette négligence ultime due au comportement d'un drogué qui ne sait pas dire non, on comprend que Casanova vire gentiment parano à mesure de son avancée et des coups qu'il prend dans la tronche.

On ne peut pas vraiment dire qu'Antoine Chainas ménage son personnage. Non content de lui imposer un passif des plus lourds, il décide de l'enfoncer encore. En le discréditant une dernière fois au sein de la police. En noircissant encore – si tant est que ce soit possible – l'image dont il jouit auprès de son ex. En multipliant les coups sur sa jolie gueule de tombeur, à un point tel qu'elle ne retrouvera sans doute jamais sa forme initiale. Il emprunte l'enquêteur loser cher au roman noir, mais en livre une version très vingt-et-unième siècle. Une version où l'existentialisme cède la place au nihilisme. Où la tension érotique devient pornographie. Une version où la violence devient ultra-violence, où les cocasseries se transforment en perversions, où la pulsion devient viol, où l'affection psychiatrique devient démence profonde. Où la tragédie devient farce. Car, heureusement pour son lecteur, l'auteur maîtrise avec une aisance certaine le second degré. Pour faire passer sa pilule, cloutée, son message corrosif. Car dans cette quête de rédemption sans retour, cette initiation mortelle, cette vengeance sans cible, et ce malgré quelques petites longueurs, notamment lors de scènes de dialogues interrompues par des descriptions parfois superflues pour entretenir un certain suspense, on distingue non pas un message dans le sens pédagogique du mot, mais une sorte de réflexion, de philosophie : les fous, ce sont ceux qui sont dans l'asile, ou ceux qui sont « enfermés dehors », pour paraphraser Albert Dupontel ? Chainas livre une réponse, à travers le personnage de ce Aime-moi, Casanova : « Ils s'écartaient de lui comme s'il ne faisait plus partie de leur monde – du monde des vivants. Mais Casanova savait que c'était le contraire. C'était lui qui était vivant et eux qui étaient morts. Ils étaient tous morts et c'est ça qui leur faisait peur. C'était pour ça qu'ils s'écartaient sur son passage. C'était pour ça qu'il ne laissait derrière lui que du silence et de l'incompréhension... Il se mit à rire. Et cela ne fit qu'accroître la peur, le dégoût qu'il leur inspirait. » Ainsi, les seuls personnages humains, capables d'émotions et d'empathie, qui peuplent le livre ne sont autres que les résidents du Chamber, le club anticonformiste déjà évoqué, une foule bigarrée de freaks et autres exclus. Une ode à la marginalité, un grand merde à la norme.

Landry NOBLET

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Aime-moi, Casanova, Antoine Chainas, 272 p., Folio Policier, 2007.