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Même si à vingt-cinq ans, Harry White vit toujours chez ses parents, son avenir et sa carrière semblent tout tracés. Sa famille l'adore, il chérit les siens et incarne le jeune cadre prometteur, loué par ses supérieurs. Seulement, une addiction irrépressible, son démon, va contrarier ce futur idyllique. Harry est accro au sexe. Il ne peut s'empêcher de suivre des femmes pendant sa pause déjeuner. Dans les grands magasins, dans la rue, son terrain de chasse est partout. Son charme et son assurance font qu'elles ne rejettent jamais ses avances. Challenge supplémentaire, il ne s'attaque qu'aux femmes mariées. La crainte d'être surpris par le mari ajoutant une couche d'excitation au processus. Bientôt, cette obsession va empiéter sur sa vie professionnelle et familiale. Retards répétés au bureau, oubli de fêtes de famille vont venir ternir l'image de ce jeune homme modèle. Il va falloir trouver une solution afin de concilier son démon avec le reste de sa vie. Peut-être que le mariage en est une bonne. Peut-être...

Difficile d'en dire plus sur l'intrigue de ce roman, tant l'histoire est celle du personnage. Point de scénario ici, mais une vie torturée, une lente et douloureuse descente, une déchéance inéluctable. Tout a déjà été dit ou écrit sur ce livre, considéré comme le chef-d’œuvre de son auteur. On y retrouve l'écriture névrotique de Selby, les longs paragraphes, les dialogues fondus dans le texte et une ponctuation réduite au strict minimum. Même si la structure du roman est plus académique, constitué de chapitres chronologiques, un récit linéaire. Le personnage n'est pas un marginal qui évolue dans les basses couches de la société, mais bien un jeune homme de bonne famille. Il incarne néanmoins les obsessions de l'auteur. Il est un dépressif chronique que son angoisse empêche de penser normalement. Il est sujet à des pulsions de plus en plus violentes qu'il est contraint d'assouvir, quitte à se dégoûter de lui-même. Le sordide apparaît ici dans le décalage entre une middle class américaine d'apparence polie et la pathologie torturée du personnage. Tout est intériorisé, seuls Harry et le lecteur comprennent l'ampleur de ce mal-être. Avec ce personnage, Selby dénonce plus que jamais l'Americain way of life et en éclaire les limites.

L'identité, la normalité/marginalité, l'addiction, la dépression, la lutte intérieure... Les thèmes abordés ici sont nombreux. Inutile d'en dire plus. Il faut lire Le démon, c'est un des moments marquants de la littérature américaine.

Landry NOBLET

 

 

Le Démon, Hubert Selby Jr, traduit de l'anglais (USA) par Marc Gibot, 350 p., 10/18, 1984.