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Pour paraphraser le personnage central, à l'heure de la dématérialisation, le quotidien d'un archiviste au sein d'une grande entreprise n'est pas de plus bandant. Zack se morfond, se défonçant avec un de ses collègues et fantasmant en secret sur une autre, qui le méprise ouvertement. Mais il n'a pas toujours été tel quel. Avant, il était Zack Overkill, moitié d'un duo de super-criminel avec son frère, violents et redoutés. Sauf qu'il a été pris, puis contraint de dénoncer ses pairs sous peine d'exécution. Il vit aujourd'hui cette existence merdique qui est la sienne, privé chimiquement de ses pouvoirs, sous programme de protection des témoins, officiellement mort. Sauf qu'un psychotrope lui permet de retrouver ses super-capacités tout en réussissant haut la main son test urinaire. Mais ses anciens compères, qu'il a trahis, vont vite avoir vent de l'apparition d'un surhomme censé être mort.

Il y a quelques années, une rumeur est passée par les oreilles de L'écervelé : Ed Brubaker ne serait pas Ed Brubaker, mais un témoin protégé. Certainement fausse, cette rumeur n'enlève rien au talent de raconteur de l'intéressé. Particulièrement à l'aise avec le polar et le noir, il livre ici son récit certainement le plus proche de l'esprit du roman noir originel, celui de CainGoodisThompson, où le loser – voire le sale type – succède au privé en trench coat,et où une fatalité sans appel refuse toute lueur de rédemption aux personnages. Zack se traîne dans un quotidien merdique et on ne peut pas dire que les principes l'étouffent. Foncièrement individualiste, il aime la violence. Mais, depuis son changement de vie, un fond de morale et de justice germe au fond de lui. Il n'est plus le tueur sans empathie qu'il a été. Loin du gendre idéal, il n'est plus une pourriture finie. Seulement, à l'image de Al Pacino dans L'impasse, il a peut-être un jour franchi un point de non retour, qui fait que son passé resurgira quoi qu'il arrive.

Brubaker arrive a reprendre tout les motifs fondamentaux du noir et à les appliquer au récit de super-héros – ou plus exactement de super-vilain. Et à faire du résultat un mélange des plus réussis. N'oublions pas qu'il est épaulé par son non moins talentueux compère, Sean Phillips, dont les parutions rapprochées laissent songeur plus d'un illustrateur, sans jamais oublier la qualité en route. Même si certaines cases peuvent paraître vite torchées, elles demeurent toujours d'une lisibilité absolue, et un charme certain se dégage des planches, comme une marque de fabrique. Car en plus d'être d'une dextérité à toute épreuve, Sean Phillips a un style vite identifiable. Après Loeb et Sale, Bendis et Maleev, Brubaker et Philips constituent certainement l'un des meilleurs duos de la bande dessinée américaine.

Landry NOBLET

 

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Incognito, EdBrubaker (scénario), Sean Phillips (dessin) & Val Staples (couleurs), traduit de l'anglais (USA) par Nick Meylaender, 2 volumes, 100 à 150 pages, Delcourt, 2010 & 2011.