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Le Joker vient d'être libéré de l'asile d'Arkham. Comment et pourquoi, cela reste un mystère. Mais il est dehors. Il faut aller le chercher. Jonny, un malfrat sans envergure mais avec de l'ambition, se dévoue. Il devient vite son chauffeur attitré et ne le quitte plus. Car le Joker ne va pas chômer. Le croyant enfermé définitivement, ses lieutenants se sont répartis ses billes et Harvey Dent est aujourd'hui le nouveau boss. Mais le Joker entend bien récupérer ce qui lui est dû. Non pour l'argent, mais pour le principe. Jonny voit là une bonne occasion de gravir les échelons du crime et de se faire un nom, mais il devrait garder à l'esprit la nature de celui pour qui il travaille...

Brian Azzarello, le scénariste de l'excellente série Vertigo 100 Bullets, crée une ambiance des plus noires pour ce récit de vengeance rythmé et sanglant. La voix-off chère au genre, celle de Jonny – enfin, Jonny Jonny comme l'appelle le Joker, guide le lecteur, seul repère dans cette vengeance fulgurante. Le scénariste innove en nous présentant une figure moderne du personnage, qui s'entoure de gros bras semblant sortir d'un clip de rap west coast. Le personnage use et abuse de cachets et autres drogues illicites et se montre plus sadique que machiavélique. Ici, point de grand plan tordu pour contaminer l'eau de Gotham, pas de mise en scène grandiose pour narguer le Batman, juste des actes spontanés, irréfléchis et toujours extrêmes, comme dépecer vivant l'hypocrite qui gère une partie de son business tout en feignant d'être ravi de le voir de retour. Il agit sans penser, les conséquences de ses actes semblant n'être pour lui qu'un concept des plus abstraits. Ici, Azzarello complète le personnage, dans le sens où il en propose sa propre version, qui a évolué depuis celle du Killing Joke (premier récit s'attachant à proposer une définition de la figure du Joker) autant qu'elle la complète.

Au niveau esthétique, l'équipe réunie autour du scénariste donne le meilleur pour assurer la qualité des planches. La composition des pages est exemplaire, rendant la lecture d'une appréciable fluidité. Certaines ruptures, comme des arrêts sur image, appuient les temps forts du scénario. Même la mise en couleur, tantôt très informatique, tantôt proche de la peinture, régule le rythme narratif. Visuellement, une version personnelle de Joker nous est aussi proposée, très proche du Heath Ledger du film de Nolan. Certains prétendent même que le cinéaste se serait inspiré d'une illustration de Lee Bermejo pour son personnage. Même si le dessinateur ne semble pas très catégorique à ce sujet : « Je crois qu'il est impossible de savoir ce genre de choses sauf si vous êtes Nolan ou un de ses collaborateurs. Je ne peux que penser qu'il y a certaines similarités mais, en fin de compte, quelqu'un m'a un jour dit (et je trouve ça TRES vrai) que les idées ont tendance à ''flotter'' dans l'air à certains moments. Ce phénomène dépend de plein de choses... la culture populaire du moment, les conditions sociales, les tendances de la mode... Tout compte fait, je crois qu'ils auraient fait exactement les mêmes choix même si je ne l'avais pas dessiné de la sorte.* » Notons la qualité apportée à l'apparence de la ville de Gotham, moins gothique qu'à l'accoutumée, plus expressionniste avec ses enseignes lumineuses qui se reflètent sur la carrosserie polie des voitures de sports, ses quartiers sordides et ses tours gigantesques qui rappellent certaines vues de New-York. La ville ne semble plus sortie d'un Tim Burton, mais pourrait bel et bien apparaître sur une carte des États-Unis.

Ce Joker est une bande dessinée au ton propre, mais où l'on sent néanmoins que les auteurs n'oublient pas ce qu'ont fait leurs prédécesseurs avec le personnage, Alan Moore et Brian Bolland en tête avec leur Killing Joke. Une variation intéressante sur l'un des méchants les plus marquants de l'histoire de la bande dessinée de super-héros.

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*Bill Ramey, « A BOF Interview – Lee Bermejo part 2 », http://www.batman-on-film.com/lee-bermejo_interview-2.html, traduit par nos soins

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Landry NOBLET

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Batman - Joker, Brian Azzarello (scénario), Lee Bermejo (dessin & encrage), Mick Gray (encrage) & Patricia Mulvihill (couleurs), traduit de l'anglais (USA) par Alex Nikolavitch, 200 p., Panini Comics, 2009.