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Frank Chambers est un jeune vagabond de vingt-quatre ans. Après trois semaines passées au Mexique, il échoue en Californie, à la Taverne des Chênes-Jumeaux. Il est censé y retrouver une connaissance pour continuer la route, mais personne ne l'y attend. Il reste pour se restaurer et fait la connaissance du patron, Nick Papadakis, dit « Le Grec », et de sa femme Cora. Sans attache et sans le sou, le jeune homme se voit vite proposer un emploi au sein du restaurant, qu'il accepte. Le patron, un homme jovial qui aime chanter et jouer de la guitare, semble ravi de sa nouvelle recrue. Mais il ne se doute pas que sa femme va vite faire tourner la tête du jeune homme. Lassée de cette existence trop tranquille à son goût, elle va le séduire, et le convaincre de tuer son mari. Une relation adultérine aux relents sadomasochistes naît alors entre eux. « Je l'ai mordue. J'ai planté mes dents si fort dans ses lèvres que j'ai senti le sang gicler dans ma bouche. Il coulait sur son cou quand je l'ai portée au premier étage. » 

Sorti en 1934 aux États-Unis, Le facteur sonne toujours deux fois – titre mystérieux sujet à diverses interprétations – est considéré par une partie de la critique américaine comme le premier roman noir. D'abord journaliste à Baltimore puis New-York – profession qu'il exercera pendant la quasi-totalité de sa vie, James Cain s'est illustré avec ses chroniques politiques, compilées en recueil (Our Gouvernment, 1930). Basé sur un fait divers réel, Le facteur sonne toujours deux fois marque le début de sa carrière de raconteur d'histoires, littéraires et cinématographiques. Le roman est une histoire d'amour avant d'être un roman noir, d'après l'auteur lui-même, qui n'accorde que peu d'importance à ces genres catégoriques : « Parlons un peu de ce soit-disant genre. Je ne sais pas de quoi il en retourne – ''dur'', ''hard-boiled''. J'essaye d'écrire comme les gens parlent.* » L'amour, donc, et plus précisément le sexe, constitue la principale motivation des personnages. James Cain crée ici le concept du love-rack, c'est-à-dire la situation poétique par laquelle le public ressent l'amour qui lie deux personnages. Cette technique de création de l'empathie par le symbolisme lui vient directement de son expérience hollywoodienne. Elle permet de faire passer les sentiments des personnages en une courte scène plutôt que par un long monologue introspectif. Au début du roman, les premières rencontres entre Frank et Cora sont ainsi lourdes de sens, des regards croisés au petits services rendus (Frank aide par exemple à débarrasser la table). Le lecteur devine d'emblée la relation adultérine à venir.

Avec ce premier roman noir, James Cain pose d'emblée la volonté naturaliste propre au noir. Le facteur sonne toujours deux fois ainsi qu'Assurance sur la mort sont en effet deux variations autour du Thérèse Raquin de Zola, où une femme convainc sont amant de tuer son mari. L'amant est motivé par ses pulsions, la femme par l'appât du gain. Le naturalisme transparaît également dans la peinture réaliste des personnages. Ici, point de détective privé ou de gangster-star, mais des Américains moyens (comme Nick Papadakis, « Le Grec »), voire des marginaux (Frank). Il est ainsi le premier à raconter son histoire non pas du point de vue de l'enquêteur (détective ou policier), mais de celui du coupable, contrairement à Hammett ou Chandler. Même si, à l'instar des chantres du hard-boiled, le béhaviorisme domine l’œuvre de Cain : pas d'introspection, ce sont l'apparence et les actes des personnages qui les caractérisent, quitte à user de stéréotypes pour les incarner. Ce qu'ils font nous renseigne sur ce qu'ils sont, et qui ils sont. Les dialogues secs marquent une petite révolution littéraire. Les « dit-il » et autres « déclara Untel » étaient alors systématiques pour identifier clairement le locuteur. Ici, Cain laisse le contenu du discours identifier celui qui l'énonce. Il fait confiance à son lecteur pour comprendre.

Le personnage de Cora introduit un motif clef du noir : la femme fatale. Vénale, manipulatrice, luxurieuse, elle utilise le héros et le désir qu'elle provoque pour arriver à ses fins, tout en prenant du plaisir au passage. Ainsi, Cora simule plus ou moins ses sentiments à l'égard de Frank, ce qui ne l'empêche pas de profiter de certains moments intimes ou, de manière plus chaste, de prendre du plaisir en sa compagnie. « Elle semblait être l'ancêtre de toutes les putains du monde. Le diable en eut pour son argent, cette nuit-là. » Un tel personnage révèle le côté tragique du noir. Elle régit en effet le destin du héros, pris dans les fils d'une fatalité sans appel. Malgré tous ses efforts, sa perte semble certaine. Il suffirait de changer le lieu et le décor de l'action pour que Le facteur sonne toujours deux fois devienne un mythe antique.

Le roman fait aujourd'hui figure de classique. Il a été plusieurs fois adapté sur grand écran, notamment dans un classique du film noir éponyme avec Lana Turner et John Garfield, ou par Luchino Visconti pour son manifeste du néoréalisme italien, Les Amants diaboliques. Albert Camus a déclaré s'être inspiré de ce titre pour écrire L'étranger. Le nom de James Cain est souvent associé à ceux de Dashiell Hammett et Raymond Chandler comme les pères fondateurs du roman noir, même si ces derniers n'avaient que peu d'estime pour le travail de Cain. Ainsi, Chandler écrivit dans une correspondance : « Tout ce qu'il touche sent le bouc. Il est tout ce que je déteste chez un écrivain, un faux naïf, un Proust habillé d'un bleu de travail graisseux, un sale gosse armé d'une craie devant un tableau avec personne qui le regarde...** » Cain semble accorder peu d'importance au jugement de ses pairs, il n'a pas forcément lu leurs romans, ni ceux de Camus d'ailleurs. Il se contente de raconter ses histoires d'amour sans chercher à se rattacher à un genre, et sans conscience de créer une école, distincte de celle des « durs-à-cuire » à laquelle on réduit souvent le noir.

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*The Paris Review n°73, interview de James M. Cain, 1978, rapportée sur le site internet : http://www.theparisreview.org/interviews/3474/the-art-of-fiction-no-69-james-m-cain, traduit par nos soins.

**Rapporté par Jacques Baudou & Jean-Jacques Schleret, Le polar, « Guide Totem », Larousse, 2001.

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Landry NOBLET

 

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Le facteur sonne toujours deux fois, James M. Cain, traduit de l'anglais (USA) par Sabine Berritz, 160 p., Folio Policier, 1936.