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Pour votre écervelé préféré, Preacher n'est pas moins que la meilleure série de bandes dessinées jamais parue. Neuf volumes, cinq années de parution, plus de deux mille pages. De quoi occuper les longues soirées d'hiver d'un lecteur endurci.

Jesse Custer est prêcheur dans un bled texan arriéré. Il tape dans la gourde fermement pour oublier son triste quotidien. Jusqu'au jour où un phénomène surnaturel va détruire sa paroisse et tuer tous ses habitants. Ce phénomène, c'est l'arrivée sur Terre de Genesis, une entité née de l'accouplement d'un ange et d'un démon, qui cherche une âme humaine à intégrer. Jesse Custer semble l'élu. Une fois son hôte trouvé, Genesis devient alors aussi puissant, voire plus puissant, que Dieu en personne. Face à ça, le saint père n'a plus qu'une solution : fuir le ciel et se planquer sur Terre, abandonner l'humanité en attendant la disparition de ce rival. Sauf que Jesse, armé maintenant de la voix de Dieu, n'accepte pas cette démission du très haut, et compte bien lui demander des comptes. On n'abandonne pas ce qu'on a créé. Commence alors une quête en forme de road-movie pour ce héros aux principes en béton, entouré de sa nana, Tulip, ancienne tueuse à gages, et de leur nouveau pote, Cassidy, un vampire irlandais, rock'n'roll et alcoolo.

Leur course folle à travers les Etats-Unis – et la France – les amènera à croiser une galerie de second rôles pas piquer des hannetons, de Tête-de-fion, cet ado maltraité qui s'est tiré une balle dans la bouche le jour de la mort de Kurt Cobain, mais n'est pas mort ; à Herr Starr, le dirigeant mutilé du Saint Graal, une organisation chrétienne intégriste qui protège le sang du Christ – qui n'est pas mort sur la croix – depuis des générations en vue de l'Apocalypse ; en passant par un bouseux qui fourre sa bite dans toute créature vivante (ou pas) pourvue d'orifices, deux détectives du sexe homos, une vieillarde ultra-violente et sadique, un Saint des Tueurs, des anges déchus cocaïnomanes et lubriques, une cyclope dont le cerveau transforme ce qu'elle devrait voir, un Français qui sent l'ail et mange du cheval, un propriétaire d'abattoirs sans scrupule et qui aime un peu trop sa viande froide ou encore... le spectre de John Wayne. Pour ne citer qu'eux.

Preacher incarne les années 1990. Le western crépusculaire est partout, ça sent les films de John Dahl, le Clint de Impitoyable. Le Texas semble être le cœur de la série. Monument Valley et Alamo en constituent des décors essentiels. Jesse est un cow-boy des temps modernes. Il sera même shérif pour quelques temps. Le road-movie survitaminé n'est pas loin lui non plus. Tueurs nés, True Romance... Même si la série ne peut être réduite à un genre précis tellement toutes les affinités du scénariste s'y retrouvent : le roman noir, le récit de guerre, la romance, le fantastique, le gore...

Brutale, sans concession, catégorique, les termes qui pourraient qualifier la série abondent. Mais le scénariste parvient à créer une œuvre violente mais empreinte de justice, virile mais féministe, irrévérencieuse mais intelligente, provocatrice mais jamais gratuite, expéditive mais raisonnée, métaphysique sans être intégriste, mystique mais pas catho. Une œuvre qui transpire l'humanité et la foi, dans son acception la plus large : foi en une puissance supérieure, foi en l'être humain, foi en une existence dénuée de toute fatalité.

Le dessinateur Steve Dillon sert le propos de son scénariste à la perfection. Chaque personnage est incarné, doté du physique qui correspond à son caractère. Dans une économie de trait qui rappelle la ligne claire classique, il parvient à rendre l'état des protagonistes avec juste un regard, un geste ou un sourcil froncé. Une économie de moyens qui traduit le talent d'un grand dessinateur, qui a trouvé son univers. Les couvertures ont toutes été peintes par Glenn Fabry, illustrateur hors pair, à mi-chemin entre Simon Bisley et Alex Ross, mais qui possède son propre univers. Celui du Preacher.

Une série qui tour à tour fait rire, divertit, choque, excite, fait voyager ou rêver, révolte ou peine. Une série qui ne laisse pas de marbre. Une série qui pose des questions, souvent existentielles, jamais vaines. Et qui se garde d'apporter des réponses préfabriquées.

Landry NOBLET

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Preacher, Garth Ennis (scénario), Steve Dillon (dessin), Matt Hollingsworth & Pamela Rambo (couleurs), traduit de l'anglais (Irlande) par Jérémy Manesse, 9 volumes, de 194 à 300 p. par volume, Panini Comics, 2007 à 2011.

NB : la série est aujourd'hui épuisée. Les éditions Urban Comics en possèdent les droits, mais n'ont pas annoncé de réédition.

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En bonus, voici une sélection de couvertures signées Glenn Fabry :

 

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