IMG_1105La petite station balnéaire de Melancholy Cove a tendance a se mortifier à l'approche de l'automne, les touristes venus de L.A. fuyant comme les feuilles tombent des arbres. Tout le monde peut alors rentrer dans une hibernation qui prendra fin avec les premiers soleils. Theo, le flic municipal peu productif, se retranchera dans sa plantation de cannabis, armé de sa fidèle pipe ; Val, la psy locale, continuera à privilégier les bienfaits des ordonnances à la chaîne à ceux de la thérapie ; Mavis, la tenancière, pensera à sa prochaine opération de chirurgie plastique ; Molly, la Folledingue, ancienne actrice de série B, reprendra ses entraînements nocturnes au maniement du sabre. Enfin, c'est ce qui se serait passé, si Bess Leander ne s'était pas pendue ; si Mavis n'avait pas passé une annonce pour recruter un bluesman ; si une fuite radioactive dans une centrale n'avait pas réveillé un monstre marin, ayant une fâcheuse propension à détraquer la libido des créatures à sang chaud...

Avec ce postulat foisonnant, haut en couleurs et incongru, Christopher Moore parvient à tisser une intrigue haletante autant que drôle, peuplée de personnages bien campés, grotesques et attachants. Mieux, dans une démarche postmoderne proche de celle d'un Tarantino au cinéma, il réutilise tous les éléments-clés du roman noir, leur tordant le cou autant qu'il leur rend hommage. Le détective privé est ici un flic bon-à-rien accro à la beuh, mais qui reste cependant honnête et intègre ; la femme fatale est une actrice ratée bipolaire au sein mutilé. Le thème de la psychiatrie est omniprésent à travers le personnage de Val et de ses contradictions, de ses conflits intérieurs. Certaines réflexions sur la psychanalyse et les troubles mentaux sont même esquissées à travers ses discussions avec Gabe, la scientifique du coin et seul ami de Theo. Le sexe et les "cocasseries sexuelles", ces déviances plus amusantes que menaçantes, deviennent aussi un motif central avec l'apparition de ce dinosaure qui change de sexe comme les millénaires passent, et stimule l'appétit sexuel des êtres alentours. La musique noire, ici le blues, est incarnée par un Catfish Jefferson semblant débarquer directement d'un échange au coin d'une route avec Robert Johnson, qui présente la particularité d'être le seul à connaître le monstre qui vient de débarquer en ville. L'addiction et le sevrage sont deux notions que Theo explore, l'une depuis peu. Tout comme Mavis, accro au bistouri. Ce qui ramène à un autre élément central du roman noir : l'apparence, le regard des autres, et par extension la difformité, sujet cher à feu Harry Crews. Les relations de couples tombent de leur piédestal à grand coup de massue, comme le lecteur voit naître une passion entre un dragon et une schizophrène qui se prend pour une amazone, ou découvre un pharmacien véreux qui bande en regardant Flipper le dauphin ou Sauvez Willy. La plupart des autres personnages principaux – et ils sont nombreux, sont célibataires ou séparés, au mieux infidèles. L'enquête enfin, n'en oublie pas d'assurer rebondissements et coups de théâtre, élaborée malgré son aspect de feu d'artifices sans début ni fin, mêlant homicide, trafic de stupéfiants, corruption, chantage. Elle offre son lot de morts violentes, explosions et gun-fights, tout en retombant sur ses pattes dans une longue scène d'action finale.

On sent que l'auteur, en plus de savoir construire une intrigue, maîtrise assez le second degré pour ne jamais se prendre au sérieux, sans pour autant perdre l'attention du lecteur, qu'il n'oublie pas en chemin. Il fait rire, autant qu'il dénonce, à l'image d'un Jerry Stahl, exposant au grand jour les tabous d'une Amérique puritaine et frileuse. Le tout dans une ambiance qui fleure bon l'hommage de passionné. Un vrai coup de coeur !

 

Landry NOBLET

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Le Lézard lubrique de Melancholy Cove, Christopher Moore, traduit de l'anglais (USA) par Luc Baranger, 434 p., Folio Policier, 2002.