Parce que les livres c'est bien, mais qu'il n'y a pas que ça dans la vie, une fois par mois au moins, Julien Bétan, l'auteur d'Extrême - Quand le cinéma dépasse les bornes, nous livre sa chronique cinématographique. C'est à lire dans >panique au drive-in<

Retour aujourd'hui sur les Cronenberg père & fils, avec Cosmopolis et Antiviral. 

 

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Payer pour attraper une maladie, ça peut paraître un peu bizarre. Mais s’il s’agit d’un virus porté par votre star préférée ? Si vous pouviez partager avec elle ce lien intime, biologique, intracellulaire ? Un fétichisme jusqu'au-boutiste finalement assez peu éloigné de celui qui pousse les fans à s’habiller, à parler, à penser comme leurs idoles, dont ils collectionnent les moindres productions – quand ce ne sont pas les sécrétions.

C’est en tout cas le point de départ du premier long métrage de Brandon Cronenberg, fils de David. Un David dont la trajectoire artistique descendante semble croiser, à bien des égards, celle de son rejeton. Car tandis que son Cosmopolis peine à retrouver

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l’aspect viscéral de ses réalisations précédentes, perdu après eXistenZ au profit de productions léchées mais impersonnelles (A History of Violence, Eastern Promises), et avec lequel A Dangerous Method renouait en filigrane, Antiviral semble reprendre les obsessions de papa là où il les avait laissées. Tel un Scorsese jetant symboliquement et par procuration, ses obsessions bibliques dans les eaux troubles de l’Hudson (Gangs of New York), tel un de Palma dont il ne reste que la virtuosité formelle (mais néanmoins stimulante) après 15 ans de psychanalyse, le « Baron of Blood » de Toronto, à travers son adaptation fidèle mais indigente du court roman de Don DeLillo, déçoit par son manque d’ambition.

Alors que ce texte de 84 pages, malmené par la critique mais non dénué d’un intérêt politique, philosophique et stylistique, pouvait prétendre se placer dans la lignée du Bonfire of Vanities de Tom Wolfe ou de l’American Psycho de Bret Easton Ellis, en en fournissant une relecture contemporaine et pertinente, le film de David Cronenberg, dont les choix esthétiques et narratifs semblent davantage dictés par une absence de moyens (le cachet de Robert « Twilight » Pattinson ayant vraisemblablement vampirisé un budget réduit), le transforment en un pensum émaillé de clins d’œil appuyés au glorieux passé du réalisateur. Le genre de film auquel on est tenté de pardonner beaucoup, eut égard à l’apport antérieur de son auteur, et dans lequel chacun trouvera ce qu’il veut bien y projeter. Après tout, même Dario Argento, malgré une stagnation créative de plusieurs années, signa (avant un Dracula 3D, visuellement digne de la Hammer, mais néanmoins ridicule), le meilleur épisode de la série Masters of Horrors : Jennifer.

 

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Mais revenons à la « chambre du fils », à sa camera. Contemplative, elle suit le quotidien de

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Syd March (l’impeccable Caleb Landry Jones). Un quotidien aseptisé, à la blancheur presque kubrickienne, répétitif et monotone, un jour sans fin constitué de longs plans fixes, comme la majeure partie du film. Travaillant pour une multinationale dont l’une des activités les plus lucratives consiste à prélever des virus sur des célébrités et à les commercialiser – non sans en avoir au préalable retiré le caractère contagieux : pas question ici de perdre des parts de marché –, Syd navigue entre conscience professionnelle et fascination pour l’une des actrices, se livrant à ce douteux commerce, n’hésitant pas à s’inoculer les dernières nouveautés de son laboratoire pour mieux les revendre au marché noir. Tout bascule quand la belle revient de Chine porteuse d’une maladie inconnue et mortelle.

Le rythme est lent, douloureusement lent, différent pourtant de celui, plus poétique, du cinéma asiatique. La rareté des dialogues, l’économie d’effets, ajoutent encore au malaise. Ce qui sauve pourtant le spectateur de l’ennui, c’est tout d’abord la proximité thématique avec l’œuvre du père, Brandon allant jusqu’à citer, dans sa dernière partie, les théories de David Cronenberg sur le « point de vue » des virus. Le plus étrange au vu de ces préoccupations étant que, d’après le jeune réalisateur et scénariste, son père n’a participé ni de près ni de loin à la conception et à la réalisation du film.

On peut également voir, dans ce parti-pris formel, une remise en question, adressée au spectateur, du montage psychotronique et incohérent régnant aujourd’hui à Hollywood, ainsi qu’une forme de résistance. Comme l’explique un personnage de Cosmopolis : « […] le temps appartient désormais aux corporations, au marché libre. Le présent est plus difficile à trouver. Il est aspiré hors du monde pour laisser place au futur des marchés dérégulés et à un immense potentiel d’investissement. Le futur devient exigeant. C’est pour cela que quelque chose va bientôt se produire, aujourd’hui peut-être. […] Pour corriger l’accélération du temps. Ramener la nature à la normale, en quelque sorte. »*

La « fuite » du temps ne désigne plus son caractère fugitif, mais bel et bien sa disparition. Un temps néolibéral et informatisé, dont l’accélération artificielle du cours, des battements, constitue une troisième voie, entre le temps judéo-chrétien, téléologique (orienté vers une fin), et celui qui lui préexistait, le temps cyclique, celui du mythe, de l’éternel retour.

 

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Le monde d’Antiviral vit au rythme d’une information en temps réel et les publicités elles-mêmes sont des boucles approximatives, glacées et hypnotiques, sortes de mouvements perpétuellement avortés. Le temps techno-médiatique, celui de l’urgence et de l’innovation permanente, transforme les existences en flux. S’arrêter pour prendre du recul ou simplement penser, c’est prendre le risque de devenir soi-même obsolète.

Enfin, sur fond de rivalité commerciale entre deux puissants groupes, jeu de miroirs rappelant celui du Cypher de Vincenzo Natali, ce qui permet à Antiviral, d’échapper au maniérisme creux, c’est son final. La satire prend littéralement corps, un corps-cadavre exploité même après la mort, froidement, scientifiquement. Contrairement à des films comme Matrix, où la menace est incarnée par les machines elles-mêmes, Antiviral s’interroge sur l’avenir proche d’un « progrès » laissé aux mains d’intérêts privés, mais humains, déjà en mesure de modeler (et accessoirement breveter) l’humain, à l’aide de la technologie. Comme dans Cosmopolis, l’horreur n’est pas tant corporelle qu’économique. Science-fiction ? Plus vraiment, rattrapé que nous sommes par le futur cyberpunk imaginé dans les années 1980, où les corporations règnent en maître. Et lorsque l’on sait que le 12 juin dernier, des chercheurs de l’institut Pasteur ont montré que nos cellules souches pouvaient nous survivre pendant au moins 17 jours**, tous les désespoirs sont permis…

 

Julien BETAN

 

*Don DeLillo, CosmopolisSribner, 2003, notre traduction

**http://www.nature.com/ncomms/journal/v3/n6/full/ncomms1890.html

 

Quelques images d'Antiviral :

 

 

Antiviral, Brandon Cronenberg, avec Sarah Gadon, Malcom McDowell, Douglas Smith, Caleb Landry Jones, 1h50, sortie prochaine.

Cosmopolis, David Cronenberg, avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Sarah Gadon, Mathieu Amalric, 1h48, sorti le 25 mai 2012.