IMG_1047Paul Stewart, éditeur new-yorkais, publie l'une des plus prestigieuses revues américaines, Scientific Man. Les plus grands penseurs font la queue devant sont bureau pour espérer lui vendre un article. Il est marié, a trois enfants, une maison à deux heures de New-York, un chien. Tout semble aller pour le mieux. Seulement, Miriam, son épouse, se noie dans une dépression sans fond depuis des années, avalant les cachets de valium comme des Smarties, l'obligeant à faire chambre à part. Ces deux êtres se sont croisés un jour, se sont mariés, mais ne se sont jamais vraiment rencontrés. La maladie de Miriam commence à déteindre sur Paul.

Ce matin, il s'est levé plus tôt que d'habitude. Pas à cause de ses insomnies, il y est habitué, mais parce qu'il avait une chose importante à faire : charger son fusil, afin de tuer toute la famille le soir en rentrant, lui compris. Puis il part travailler, pour la dernière fois...

L'issue du roman est connue d'avance, ce qui n'empêche pas l'auteur d'installer un suspense aussi palpable que la malaise qui se dégage de ce récit écrit à la première personne. On entre ainsi d'emblée dans la tête de cet homme, tiraillé entre une détermination glaciale et le besoin de dire au-revoir à certaines personnes sans compromettre son projet macabre. Il aura de longues conversations avec deux de ses plus proches collaborateurs et amis au cours de cette dernière journée. Les deux comprennent entre les mots que la situation risque fort de tourner au drame sordide mais, tout comme le lecteur, ne peuvent se résoudre à penser que Paul a pris une telle décision. Ils sentent son malaise, mais sous-estiment sa détermination.

Les pensées de Paul sont livrées sans fard au lecteur, une matière brute effrayante, comme une analyse de ce qui l'a progressivement amené à envisager l'irréparable, puis convaincu de passer à l'acte. Même s'il a lui-même parfois du mal à appréhender ce mécanisme complexe que constituent ce genre de tueries collectives. Pourquoi ne pas partir seul ? Pourquoi exécuter sa famille avant d'avaler le canon du fusil ? Comment en arrive-t-on à avoir tellement peur de la vie qu'on préfère la perdre, et la retirer à ceux qu'on aime ? C'est ce qu'il essaye de découvrir depuis des mois qu'il se passionne pour ce genre de faits divers. A défaut d'explications rationnelles, Paul trouvera des justifications : « dans certaines circonstances, un homme qui sent qu'il n'est plus capable de la protéger peut exterminer sa famille pour la protéger d'un plus grand mal. » Une famille à qui il faut « épargner la douleur, la souffrance et le vide ».

La reconnaissance, le confort matériel, ses enfants, rien n'égaye les pensées que Paul partage avec le lecteur, tiraillé entre ses souvenirs douloureux de soldat lors de la seconde guerre mondiale, le climat d'apocalypse nucléaire inhérent à cette période de guerre froide (le roman a été écrit en 1975) et la déliquescence de New-York, ville-symbole qui court à sa perte, où se tiennent les congrès de l'ONU mais où les gens ont peur de se retrouver dans un ascenseur avec un inconnu. Un contexte tout sauf favorable, surtout quand on a la ferme impression de passer à côté de sa vie, à l'instar de Paul et de sa famille pour qui il ne voit aucune issue possible.

Une autopsie glaçante d'un fait divers sordide, mais symptomatique. Une lecture dure mais lucide, qui oppose une solution extrême mais pro-active à toute forme de fatalisme, et où l'espoir apparaît par touches furtives jusqu'à un final sans équivoque.

 

Landry NOBLET

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Natural Enemies, Julius Horwitz, traduit de l'anglais (USA) par Anne de Vogüé, 288 p., Editions Baleine, 1977, 2011.