IMG_1009Michael Jones est un ancien agent des services secrets britanniques, trop alcoolo pour être productif. Ce qui cause pas mal de problèmes à sa hiérarchie, jusqu'au jour où un programme spécial est mis en place, le desolation test, qui nécessite certains cobayes. Le but étant d'optimiser les performances de certains agents (suppression du besoin de sommeil, non-réaction à la douleur...), Jones est vite désigné comme volontaire. Le voilà engagé dans un processus d'amélioration des performances pour plusieurs mois...

Aujourd'hui assigné à résidence à Los Angeles, comme tous les espions retirés, Jones gagne sa vie en faisant le détective privé au sein de cette communauté secrète. Il tue le temps dans sa maison en forme de soucoupe volante, dans le noir à fumer de l'herbe. Mais un nouveau job lui est confié : retrouver pour un pornophile collectionneur de MST, une bobine de films X tournés par Hitler dans son bunker...

Ellis reprend à sa sauce le pitch du Grand Sommeil, de Raymond Chandler, classique du roman noir adapté au cinéma par Howard Hawks, tout en modernisant les codes du genre. Jones est bien loin du la figure d'Humphrey Bogart en imperméable. L'expérience à laquelle il a été soumis, révélée en filigrane tout au long du récit, constitue un traumatisme qui n'est pas sans rappeler non plus un certain passage d'Orange mécanique. Il est entouré de personnes issues de ces expériences ratées, de son employeur qui ne se nourrit qu'une fois par trimestre, mais de plusieurs tonnes de viande rouge, à cette femme que personne ne peut approcher sans risquer de terribles nausées tant elles dégage de phéromones. L'intrigue peut vite sembler un prétexte pour le scénariste désireux d'étaler cette galerie de personnages tordus et bigarrés. Mais, comme dans l'histoire de Chandler, l'enquête s'avère vite plus compliquée que prévue. Les pornos ne sont qu'une excuse, il y a autre chose dans la boîte à bobines... On va lors découvrir une définition de la famille tordue par un Warren Ellis en grande forme, ainsi qu'une conception expéditive de la justice dans une explosion de violence trop longtemps contenue. Le choix du situer ce récit à Los Angeles, ville mythique de la littérature marginale américaine, Mecque des starlettes ratées, de la came et du business du cul (porno mais aussi prostitution), est tout sauf anodin.

L'histoire est illustrée par le dessinateur de Promethea, J.H. Williams III, qui donne lui aussi le meilleur de son savoir-faire, explosant la narration et la mise en page de manière esthétique et personnelle sans jamais perdre son lecteur en route. Il privilégie une conception de la planche sur une double-page plutôt qu'une simple, adapte le découpage selon les décors et l'intensité de l'action, renforçant les ambiances posées par le scénariste en même temps que les sensations éprouvées par son lecteur. Le travail de son coloriste, José Villarrubia, qui lui-aussi fait varier les rendus, des aplats flashies façon pulp et seventies aux peintures texturées ultra-réalistes, en passant par un noir & blanc presque expressionniste, est exemplaire.

Quand trois artistes talentueux donnent le meilleur d'eux-mêmes sur la même oeuvre, il ne peut en sortir qu'un excellent résultat. Un grand moment de la bande dessinée américaine (aujourd'hui introuvable en français, malheureusement).

 

Landry NOBLET

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Desolation Jones t.1 - Made in England, Warren Ellis (scénario), J.H. Williams III (dessin) & José Villarrubia (couleurs), traduit de l'anglais par Nicole Duclos, 144 p., Panini Comics, 2007.

NB : l'histoire est complète, un tome 2 a été engagé mais ne sera visiblement jamais terminé.