Après la lecture d'Extrême, l'essai de Julien Bétan sur l'ultra-violence filmique, quelques titres ont été notés sur un post-it par votre serviteur intrigué. En tête de liste, A Serbian Film. Ca y est, c'est vu, et c'est une sacrée expérience ! Après, la critique de notre rédacteur habituel, voici aujourd'hui la critique de Julien Bétan himself, extraite de son livre. Signalons à l'occasion le lancement prochain d'une nouvelle rubrique : la chronique ciné de Julien Bétan. Qui devrait démarrer par une chouette surprise pour le festival de Cannes... A suivre...

serbian-film-aff_2Malgré ses scènes gore et sa sulfureuse réputation, A Serbian Film est loin de n’être qu’un simple produit d’exploitation. Premier film serbe réalisé sans le concours financier de l’état, coécrit par le réalisateur et Aleksandar Radivojevic, célèbre critique et scénariste de la superproduction locale Charleston et Vendetta (2008), il bénéficie de la présence d’acteurs de première catégorie : Srdjan Todorovic (Milos), qui joua entre autres dans Chat noir, chat blanc d’Emir Kusturica (1998) ; Sergej Trifunovic (Vukmir) qui en plus de sa carrière locale a obtenu de nombreux petits rôles dans de grosses productions américaines ; Slobodan Beštić (Marco) comédien classique faisant partie de la troupe du Théâtre national de Belgrade.

La première demi-heure du film est consacrée avec talent à l’exposition des personnages et à la mise en place de l’intrigue et de l’ambiance, fait suffisamment rare de nos jours pour être signalée. Et même s’il bascule dans une surenchère lui faisant perdre une partie de sa force, sa construction reste solide jusqu’au bout. Mais ce qui le différencie d’un simple exercice visant à flatter le plaisir pervers du public, c’est qu’il traite du voyeurisme de la manière dont Ichi the Killer abordait la violence graphique. Tandis que le spectateur est associé à Milos et découvre avec lui cet univers sordide, sa position est régulièrement questionnée par les caméras omniprésentes àa_serbian_film_4 l’image. Les scènes de violence ne se déroulent jamais dans le présent du film, apparaissant sous la forme de projections, de vidéos ou de souvenirs. Milos n’a d’autre choix que de les subir, mais le spectateur aurait le loisir de quitter la salle ou d’arrêter le DVD (ndlr : à ce sujet, Funny Games, de Michael Haneke, développe l'idée du spectateur-voyeur). Et si sa curiosité morbide l’emporte, le caractère profondément révoltant des images risque bien de lui faire regretter son choix : elles marquent la rétine de manière indélébile, ce qui a été vu ne peut être effacé de la mémoire. En cela, en plus de décrire assez habilement le processus du traumatisme, le film véhicule lui-même un effet traumatique. Attiré par le caractère transgressif du propos, et alléché aussi par les premières scènes à caractère uniquement sexuel, le spectateur se retrouve pris à son propre jeu, mis face à des fantasmes qu’il n’a – espérons-le – jamais eus.

Un processus qui joue sur l’envie d’assister à des scènes de violence extrême, et qui l’associe à la pornographie. Et si les acteurs ne sont pas jugés (plusieurs dialogues soulignent le fait qu’ils assument leur choix professionnel), a_serbian_film_6producteurs, réalisateurs et amateurs du genre en prennent pour leur grade. « La pornographie », dit Vukmir, « c’est de l’art, mais les gens ne s’en rendent pas compte ! Pourquoi ? Parce qu’ils ne veulent que gicler dans un kleenex. Ce qu’ils ne peuvent pas faire dans une femme […] Ces films sont faits par des bouchers qui ne font pas la différence entre une caméra et un balai »

Par ailleurs, comme son titre l’indique, il s’agit avant tout d’un film serbe. Un film sur la Serbie d’après-guerre. « Vukmir ? » s’étonne à un moment la femme de Milos, « On dirait le nom d’un de ces types au tribunal de La Haye. » Une guerre ethnique, sale, si tant est qu’il en existe des propres, qui fut le théâtre d’exactions, recensées par Amnesty International et les Nations-Unies, similaires à celles décrites dans le film. Un film sur un pays corrompu, en plein marasme économique qui peine à se projeter dans l’avenir. « Nous avons passé toute notre vie en Serbie et nous avons fait l’expérience des vingt dernières années, tumultueuses, vraiment déprimantes et effrayantes. a_serbian_film_5La politique et tout ce qui vient sur le devant de la scène, mais aussi nos propres expériences vis-à-vis de tout ce qu’il s’est passé, et les émotions qui se développent quand on vit dans un environnement où n’importe quoi peut se produire à n’importe quel moment. […] Nous avons fait un film en l’incluant dans un genre qui nous plaisait à tous les deux, parce que nous voulions dire des choses vraiment importantes et vraiment difficiles à exprimer. La catharsis par l’art est quelque chose de très prisé en Serbie aujourd’hui. Une catharsis à travers un art vraiment subversif, vraiment puissant ; c’est ce dont les gens ont besoin, car la guerre les a insensibilisés et c’est comme s’ils avaient besoin d’une sorte de douche froide qui leur montre ce qui s’est vraiment passé dans leur vie.1 »

Un film sur le cinéma serbe aussi, et sur le cinéma en général, comme le revendique son réalisateur. « Les films qui prêchent et imposent le politiquement correct représentent de nos jours la forme dominante de l’expression cinématographique. Aujourd’hui, en Europe de l’Ouest, il est impossible de réunir les fonds nécessaires à la réalisation d’un film sans avoir une histoire qui parle d’une pauvre réfugiée perdue avec des allumettes, victime de la guerre, de la famine et/ou de l’intolérance. Ces films tratient pour la plupart les victimes en héros, et ils les utilisent et les manipulent de manière à provoquer l’empathie du spectateur. Ils créent une histoire fausse, romancée autour de cette victime et la vendent comme réelle. Voilà la véritable pornographie, la véritable manipulation. Et c’est également une violence spirituelle – le fascisme cinématographique du politiquement correct.2 »

Une métaphore, enfin, du système néolibéral. « Les scènes extrêmes, comme celles avec le bébé sont des images littérales de ce que nous ressentons. Je n’ai jamais raisonné en me disant, faisons un film choquant, un film controversé, battons le record du monde. Ce n’était pas présent dans notre esprit. Nous voulions simplement nous exprimer de la manière la plus honnête et la plus directe possible. On se fait violer dès notre naissance et cela ne s’arrête même pas à notre mort : c’est le sens de la scène finale.3 » Concernant la pertinence d’une telle métaphore, nous nous contenterons de renvoyer les plus sceptiques à l’actualité quotidienne4.

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1* Aleksandar Radivojevic, interviewé par David Harley, pour le site bloody-disgusting.com.

2* Srdjan Spasojevic, in « Director’s Statement », aserbianfilm.co.uk.

3* Srdjan Spasojevic, interviewé par Virginie Sélavy pour electricsheepmagazine.co.uk.

4* Fin 2011, en France, les familles de victimes de l’amiante décédées entre deux décisions de justice ont été sommées de rembourser les indemnisations précédemment accordées.

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Le bonus de Julien Bétan :

Marina Abramovic

 

Balkan Baroque, performance de Marina Abramovic lors de la Biennale de Venise, en 1997. L’artiste passa quatre jours et six heures à psalmodier des airs folkloriques yougoslaves, tout en nettoyant une montagne d’os animaux.

 

 

A Serbian Film (Srpski Film), réalisé par Srdjan Spasojevic, co-écrit par Srdjan Spasojevic & Aleksandar Radivojevic, produit par Srdjan Spasojevic, 1h44, sorti en DVD en 2012.

 

Texte de Julien BETAN, extrait de Extrême ! Quand le cinéma dépasse les bornes, Les Moutons électriques, 2012.