IMG_0994Il n'est pas toujours évident d'aborder l'oeuvre d'un auteur considéré comme majeur. Depuis quelques semaines, votre rédacteur préféré s'intéresse à certains classiques de la littérature américaine. Après les Burroughs père et fils, son attention s'est portée sur Hubert Selby Jr et son premier roman, Last exit to Brooklyn. Et il s'est avéré que le style singulier de l'auteur n'aide pas à se lancer, mais, surtout, ne vous arrêtez pas aux premières pages. Last exit to Brooklyn fait partie de ce genre de lectures qu'il faut mériter, où le lecteur doit être prêt à faire quelques efforts avant de s'habituer à l'écriture. Le style de Selby est vivant, littéralement, une sorte de langage oral et spontané, qui s'affranchit des règles de grammaire et de ponctuation. Les mots s'enchaînent sans rupture ni respiration, les dialogues se mélangeant au reste, sans ni guillemets, ni retour à la ligne, ni marque du changement de locuteur. L'argot est omniprésent et les grossièretés envahissent le texte. Mais, malgré ce manque certain d'académisme, le style est vite identifiable et empreint d'émotions, dès que l'on s'y est habitué.

En-dehors de cette écriture inhabituelle, le propos lui-aussi peut déranger. Et l'a fait... Largement inspiré du quotidien de l'auteur alors qu'il résidait à New-York, natif de Brooklyn, dans les années quarante et cinquante, Last exit to Brooklyn se veut une peinture des classes populaires qui vivaient alors dans ce quartier. Il met en scène des personnages bancals et marginaux, voyous, drogués, travestis et autres prostitué(e)s. A travers six nouvelles de longueur variable (de 15 à 150 pages), Selby dresse un portrait acerbe d'un certain pan de la société américaine, celui que beaucoup préféreraient laisser sous le tapis. Même si lui semble proche de ces écorchés, tant personne n'avait décrit la laideur de manière si juste et précise. Une anatomie de l'horreur humaine comme il en existe peu. Parmi les destins les plus marquants exposés dans ce roman, citons celui de Georgette, ce prostitué travesti fou amoureux d'un loubard qui ne fait que se jouer de lui de la manière la plus vicieuse qui soit. Ou Harry, ce père de famille et mari violent qui refuse d'accepter son homosexualité, qui rêve d'être une personne importante, mais n'est qu'un minable leader syndical qui connaîtra un semblant de gloire pathétique lors d'une grève qui s'étale sur des mois. Ou l'histoire de Tralala, certainement la nouvelle la plus marquante, cette jeune putain qui rêve d'un amour heureux autant qu'elle le fuit. Dans chaque cas, la chute se révèle particulièrement choquante et atteint des sommets de sordidité. Comme Georgette qui découvrira le goût des selles d'un de ses amis alors que son bien-aimé accepter enfin de se laisser sucer...

Loin de la surenchère, Selby décrit les abominations quotidiennes de tous ces laissés pour compte. Le roman a été publié en 1964 par l'éditeur de William S. Burroughs et Henry Miller, Grove Press. Allen Ginsberg annoncera qu'il « explosera comme une bombe infernale et rouillée au-dessus de l'Amérique et qu’il sera toujours lu avec passion dans cent ans ». Mais les réactions ne furent pas toutes aussi enthousiastes. Un procès pour obscénité sera intenté en Grande-Bretagne (même si les accusations furent rejetées en appel) et l'ouvrage sera interdit en Italie.

Aujourd'hui culte, le premier roman de Selby, malade chronique et toxicomane notoire venu à l'écriture un peu par hasard, reste une lecture indispensable à tous ceux qui aiment la littérature marginale.

 

Landry NOBLET

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Last exit to Brooklyn, Hubert Selby Jr, traduit de l'anglais (USA) par J. Colza, 416 p., Le Livre de Poche, 1970.

NB : cette édition est épuisée, mais l'ouvrage est aujourd'hui disponible chez 10/18.