Après la lecture d'Extrême, l'essai de Julien Bétan sur l'ultra-violence filmique, quelques titres ont été notés sur un post-it par votre serviteur intrigué. En tête de liste, A Serbian Film. Ca y est, c'est vu, et c'est une sacrée expérience ! Aujourd'hui, la critique de notre rédacteur habituel ; dans quelques jours, Julien Bétan himself nous donnera à lire sa vision du film. Signalons à ce propos le lancement prochain d'une nouvelle rubrique : la chronique ciné de Julien Bétan. A suivre...

serbian-film-affMilos est un acteur porno serbe en retraite anticipée. Il a connu son heure de gloire, mais sa carrière a décliné. Il s'est retrouvé dans des productions minables, et a préféré se retirer du milieu et vivre de ses économies, avec sa femme et son fils de cinq ans. Seulement, depuis, Milos semble s'ennuyer ferme, les partouzes lui manquent, et il a tendance à abuser du Jack Daniels...

Une de ses anciennes collègues actrice va venir le retrouver, pour lui proposer un projet mystérieux, à mi-chemin entre performance artistique et pornographie, dont Milos ne doit rien savoir si ce n'est qu'on lui propose une somme mirobolante. Il accepte, et va vite comprendre que le projet en question relève plus du snuff que de l'art.

Après sa sortie, ce film a fait le tour des festivals du genre, laissant dans son sillage une aura de controverse, de polémique et de malaise. Décrié par les ligues cathos et conservatrices, censuré en Espagne et au Royaume-Uni où il devait être diffusé dans le cadres de festivals, le film a vite fait le buzz chez les fans du genre. Produit en 2010 en Serbie, jamais diffusé en salles, le film est malgré tout sorti en DVD début 2012. La cause de ce malaise ? Des scènes de sexe dérangeantes, en tête desquelles le viol d'un nouveau-né fraîchement accouché, ont provoqué des interdictions pour cause de pédophilie. Ainsi, le directeur du festival de Sitges, en Espagne, qui a programmé le film, a été poursuivi pour "diffusion de pornographie infantile". Même si cette scène est évidemment truquée, le nourrisson étant une marionnette, ce genre d'images provoque toujours des réactions extrêmes, et certains iront demander preuve de la simulation de l'acte en question, tant la mise en scène est réaliste. Le même genre de phénomène s'était produit au Japon avec les insoutenables Guinea Pig. Certains experts en effets spéciaux s'étaient fixé comme défi la réalisation d'un vrai-faux snuff movie. Tellement réaliste que la justice s'était saisie de l'affaire...

Mais là où les Japonais ne recherchaient que la performance, Srdjan Spasojevic réalise lui un vrai film, à l'imagea_serbian_film_1 soignée, avec un scénario digne de ce nom et une bande-son redoutablement efficace. La recherche esthétique transparaît constamment, à travers les lumières et costumes. Co-écrit avec un critique serbe spécialiste des films d'horreur, Aleksandar Radivojevic, sous l'influence d'auteurs de comic-books américains comme Garth Ennis ou Warren Ellis, le film se veut une réflexion métaphorique extrême sur la Serbie, son passé et son état présent. Ainsi, dans une interview accordée à Allociné.fr, le co-scénariste explique : « Et en tant que Serbe, il s'agit aussi d'une parabole sur ce que nous avons vécu en Serbie. On nous a volé quinze ans de notre vie avec la guerre, les gens qui gouvernaient le pays nous ont volé ces années. Nous ne pouvions pas nous exprimer, nous ne pouvions rien faire. Nous étions culturellement morts, comme violés a_serbian_film_2par l'autorité. Le film est la représentation de toute cette frustration et de toute cette colère enfouie en nous pendant ces années. C'est un exutoire, une manière d'exorciser ces souffrances, cette exploitation dont nous avons été victimes. Je sais que beaucoup ne vont pas trop y croire, mais je vous assure que c'est très métaphorique dans ce sens. »

Le film se construit en deux temps, à l'image de beaucoup de film d'horreurs récents, français notamment, comme A l'intérieur ou Calvaire. Tout commence comme un film noir poisseux, où les allusions sexuelles sont omniprésentes, où la libido du spectateur est torturée, coupable qu'il est de ressentir un certain émoi face à des situations parfois malsaines. Le même genre de sensations dérangeantes que l'on peut ressentir face à certains films de Cronenberg (Crash, Videodrome). Puis arrive le climax : Milos veut se retirer du projet, mais on le drogue a son insu, et il ne reprend connaissance que trois jours plus tard. Il va alors découvrir, en même temps que le a_serbian_film_3spectateur, ce qu'il a fait pendant ce blackout, dans une frénésie croissante de sévices sexuels, chaque scène étant plus insoutenable que la précédente, même si le réalisateur parvient intelligemment à créer un malaise profond tout en évitant de montrer crûment certains éléments. Le personnage va donc s'enfoncer dans l'horreur en reconstruisant ces trois jours, pour aboutir à une apothéose vengeresse, seule scène où le ton devient grand-guignol, voire humoristique. On en avait bien besoin après un tel étalage de déviances... Mais le film n'est pas terminé, l'humour fait un passage furtif, l'ignoble reprend le dessus dans une scène finale comme une mise en abîme, rappelant que "ce n'est qu'un film"...

 

Landry NOBLET

 

En bonus, voici la musique de l'excellent générique de fin, que l'on doit, comme tout le reste de la bande-originale, au rappeur et producteur serbe Wikluh Sky. Ca met dans l'ambiance :

Seconde partie : la chronique de Julien Bétan.

 

 

A Serbian Film (Srpski Film), réalisé par Srdjan Spasojevic, co-écrit par Srdjan Spasojevic & Aleksandar Radivojevic, produit par Srdjan Spasojevic, 1h44, sorti en DVD en 2012.