Pour marquer la sortie de l'excellente étude de Julien Bétan sur l'ultra-violence au cinéma, L'écervelé lui consacre un dossier en deux parties. Après la chronique il y a quelques jours, voici aujourd'hui quelques précisions accordées par l'auteur à L'écervelé...

 

186-1>>Avant tout, une petite présentation...

Mais il faut tout faire soi-même ici !

Pour aller vite, je suis actuellement directeur littéraire pour Les moutons électriques, un peu essayiste et un peu traducteur. À la base, j’ai une formation d’historien qui se ressent dans les premiers ouvrages que j’ai coécrit (Les nombreuses vies de Jack l’éventreur, avec André-François Ruaud, et Zombies ! avec Raphaël Colson), mais dont je pense être parvenu à me défaire dans Extrême ! Il s’agit d’un essai plus que d’une étude, la forme et la méthode sont beaucoup plus libres… 

>>Tu sembles consommer du « cinéma extrême » depuis pas mal d'années...

Oui. Ça m’a pris tout petit, probablement au début des années 1980, quand mon père ramenait à la maison pour le week-end des sacs de sport remplis de cassette vidéos saisies en douane, pour la plupart non étiquetées, que j’insérais frénétiquement dans le magnétoscope, découvrant, en moins de 48 heures et dans le désordre d’un visionnage boulimique, les super-héros turcs et les guillotines volantes, les ninjas américains et les monstres géants japonais, les mondes post-apocalyptiques et les seins de Nastassja Kinski. Le monde ne se limitait donc pas aux trois chaînes de la télévision ! Tout cela a ensuite pris la forme d’une quête, d’une recherche d’émotions nouvelles, jusqu’à l’avènement de l’Internet, qui facilite aujourd’hui grandement les choses. 

>>Parle-nous un peu de la genèse du projet...

Ce projet est certainement aussi ancien que ma passion pour le cinéma horrifique. Je me suis toujours demandé ce qui me poussait à enchaîner les visionnages, tout en appréciant particulièrement les films qui me mettaient mal à l’aise. Personnellement, mais cela est différent pour chacun, je me reconnais dans la phrase de Wes Craven : « les films d’horreur sont des camps d’entraînement pour la psyché », une manière de faire face à des peurs plus ou moins profondes, une thérapie comportementale en quelque sorte.

La rédaction en fut étonnamment difficile, preuve certainement qu’il s’agissait d’une réflexion que je devais mener à son terme, à laquelle je devais trouver une conclusion, même incomplète et provisoire. 

>>Maintenant, le cœur du sujet. Concernant les motivations qui poussent les spectateurs à consommer ces images ultra-violentes, il n'est pas rare d'entendre évoquer l'aspect cathartique de la chose. Tu sembles pondérer cette affirmation...

Scientifiquement parlant, l’effet de catharsis est effectivement controversé. De mon point de vue, la réception de ce type de films est différente selon chaque individu. Les innombrables études sur le sujet n’ont pas permis de déterminer une ligne d’explication solide et généralisable. L’âge, le sexe, le vécu, l’exposition antérieure à des images violentes modifient notre perception. Et puis, d’un jour à l’autre, notre sensibilité varie elle aussi. 

>>Tu parles plus volontiers d'une dénonciation par l'exposition.

Si l’on part du postulat que la violence fait partie intégrante de notre société, on constate que le cinéma (et l’art en général), propose différentes manière d’aborder ce sujet. Mais les films qui encouragent frontalement à la violence sont plus que rares, hors du cinéma de propagande.

Cependant, des mécanismes plus insidieux sont à l’œuvre : sous couvert de dénoncer la violence, on se complaît souvent à en faire un spectacle. 

>>Mais tu ne parles jamais de provocation...

Ce qu’une société juge « provocateur », c’est justement ce qui appuie là où ça fait mal. Mais comme j’essaie de le montrer dans le livre, il est difficile, pour ne pas dire impossible de dissocier provocation, exploitation et art. Le même problème se pose au sujet de l’art contemporain, et c’est pour cela que je voulais relier, au moins en filigrane, l’évolution du 7eme art à celle des six autres. 

>>Finalement, tu sembles plus craindre la violence policée, désincarnée, présente dans tout film grand public pour attirer le spectateur. Une violence dépourvue de son caractère choquant intrinsèque.

Oui, la réflexion qui sous-tend tout le livre est partie de ce constat : les films qui dérangent sont paradoxalement ceux qui ne permettent pas au spectateur de prendre de la distance avec la violence qu’ils décrivent. Comme dans la réalité en somme.

À l’opposé, le cinéma grand public, américain au départ, et aujourd’hui global par sa forme commune, utilise les scènes de violence graphique pour ponctuer un film. Un film dont la violence n’est pas ouvertement le sujet, mais qui s’en sert comme d’un passage obligé. Mais pour pouvoir assurer son rôle de divertissement il faut que cette violence soit confortable, qu’elle ne dérange pas. Cela passe par un certains nombre de mécanismes (légitimation, déconnexion des causes et conséquences, etc.) que j’essaie de décrypter. La violence, qui a des conséquences sur ce que nous avons de plus intime, qui nous marque dans notre chair, ne peut impunément être présentée comme une esthétique dénuée d’implications, philosophiques et politiques. 

>>Sexe et violence semblent souvent liés. Tu parles d'une sexualisation de la violence. 

Je l’évoque en effet, mais c’est un concept surtout utilisé par les Américains, qui parlent par exemple de « torture porn » pour désigner des franchises comme Saw ou Hostel. Sans entrer dans une explication psychologisante des liens intimes entre sexualité et violence, je pense qu’il s’agit d’une manière de condamner ces films pour leur exploitation des bas instincts des téléspectateurs. Aux États-Unis, la violence est une valeur constitutive de la société, tandis que le sexe demeure un tabou très pesant. Ainsi, condamner des films pour leur « obscénité », les associer à de la pornographie, permet d’évacuer à bon compte les questions qu’ils ne maquent pas de soulever. Il est plus commode de balayer tout cela, sans distinction, sous le tapis de la morale. 

>>Les films se font de plus en plus extrêmes, à l'image de nos sociétés où la violence est partout : dans les médias, au travail...

Il y a une part de causes structurelles dans ce phénomène : la production de films, courts ou longs, comme leur diffusion, se sont démocratisées au cours des dernières années. Les moyens numériques (caméras, montage et postproduction sur ordinateur individuel, gravure de DVD ou BluRay, marketing viral, distribution online, etc.) mettent le cinéma à la portée de (presque) tous. Et le cinéma d’horreur semble particulièrement séduire les réalisateurs en herbe.

Par ailleurs, depuis les années 1960, la violence graphique a envahi les écrans, et dans ce domaine, la limite de ce que l’on peut proposer au grand public recule sans cesse. Cependant, comme je l’expliquais, se pose la question du sens (ou de l’absence de sens) que l’on donne à ces images. Que la violence soit omniprésente sur nos écrans ne signifie pas que sa présence dans le monde augmente. Un exemple : statistiquement, la violence à l’école est stable depuis l’après-guerre, à la différence qu’aujourd’hui, le moindre incident fait les gros titres.

Pourtant, cette omniprésence modifie nos perceptions et donc nos comportements. Et sans défendre aucunement la théorie du complot, force est de constater que certains profitent de ce climat d’apocalypse permanente. 

>>...même si tu expliques que la violence se trouve plus en chacun de nous qu'au coin de la rue. Tu dénonces le concept médiatique de « l'insécurité ».

Que l’être humain soit violent n’est pas un scoop. Mais nous avons tendance à considérer notre propre colère comme légitime, comme une réponse à celle des autres, à celle que nous subissons. La violence est un cycle, elle voyage d’un individu à l’autre.

Quant à l’insécurité, c’est effectivement un mot forgé de toutes pièces par les médias, puis repris par les politiques, dans le courant des années 1980. Années 1980 durant lesquelles s’est progressivement mis en place le système néolibéral que nous connaissons aujourd’hui. Avec la menace permanente, le diktat de la nouveauté, le langage est un autre des éléments qui permettent à cette situation de perdurer. Selon un processus qu’Orwell appelait « double langage » et qui est très bien décrit par des penseurs comme Noam Chomski, Jean-Claude Michéa ou Slavoj Zizek. Sous la pression, des médias et de nos pairs, nous acceptons une description et une explication de la réalité que nous savons intimement fausses. Ce paradoxe est en soit une forme de violence, d’autant plus pernicieuse qu’elle est intériorisée.

Face à une majorité de films à gros budgets qui proposent un divertissement au sens pascalien du terme (une diversion, un contre-feu), d’autres se font l’écho, plus ou moins symboliquement et plus ou moins volontairement, de ce malaise généralisé. 

>>Tu défends un certain genre que d'aucuns dénoncent, avançant des arguments comme Columbine ou l'interdiction de Tueurs nés après sa sortie.

Ce raisonnement ne tient pas plus que l’affirmation selon laquelle les drogues douces mènent aux drogues dures. Si l’on interroge des toxicomanes, une majorité a certes commencé par fumer des joints, mais cela ne prouve en rien le lien entre les deux.

De même, on nous explique souvent que les tueurs en série commencent par s’exercer sur des animaux avant de passer à l’acte sur des individus. Or, tous les enfants font preuve d’une certaine cruauté envers les animaux et ils ne deviennent pas tous des psychopathes…

C’est un raisonnement à rebours, qu’en histoire on jugerait anachronique : expliquer le passé à l’aune du présent. Finalement, tout revient au double langage : comme si les individus, pour pouvoir continuer à supporter une société, un système intrinsèquement violent, devaient trouver des boucs-émissaires, se rassuraient en gravant dans le marbre une responsabilité.

Plus qu’un « genre », qui serait d’ailleurs difficile à définir, c’est plutôt un certain type de film que j’essaie de réhabiliter. Il ne s’agit pas de faire une contre-histoire du cinéma, mais plutôt de prendre en compte les films que la critique préfère passer sous silence. 

>>Le mot de la fin... 

Pour ne pas vous évanouir, répétez : « ce n’est qu’un film, ce n’est qu’un film, ce n’est qu’un film ».

>>Julien, merci !

 

Landry NOBLET

 

Propos recueillis par mail début avril 2012

 

 

Extrême ! Quand le cinéma dépasse les bornes, Julien Bétan, 160 p., Les Moutons électriques, 2012.