IMG_0924Les éditions 13ème Note, toujours fidèles à leur politique éditoriale cohérente et passionnée, continuent de mettre en avant des écrivains underground, américains mais pas que, brutalists, auteurs de romans noirs et autres néo-beats, fils sprituels ou biologiques de John Fante, William Burroughs ou Bukowski. Bukowski, dont le staff de la maison vient de déterrer un ouvrage inédit en français, Shakespeare n'a jamais fait ça. Cet opus est plus qu'un inédit. C'est d'abord un carnet de voyage où l'écrivain raconte sa tournée en Europe, une Europe qui l'adule au contraire des Etats-Unis qui l'ignorent. En France, notamment pour passer chez Apostrophe de Bernard Pivot, où le vieux Buk a fait ce que Shakespeare n'a jamais fait, à savoir se bourrer à mort en direct en buvant au goulot, couper la parole sans cesse à Pivot et Cavanna, lui aussi invité, ou tripoter les guibolles de sa voisine. Pas de quoi fouetter un chat, d'autant plus que le principal intéressé ne se souvient de rien, si ce n'est qu'on lui a affirmé qu'il a été bon, même si sa belle-famille de l'époque a refusé de le recevoir suite à ce passage télé. Après la France, l'Allemagne, son pays natal, pour une lecture à Hambourg. « Ce qui ne m’empêchait pas de détester les lectures de poésie ; je me bourrais toujours la gueule et me battais avec le public. Je n'ai jamais écrit de la poésie dans le but de la lire en public, mais c'est sûr que ça payait le loyer. » Quelques chapitres plus loin, Bukowski continue son explication de pourquoi il écrit, ou plutôt pour quoi il n'écrit pas : « on m'a emmené dans une librairie qui avait presque tous mes livres en rayon. Mais c'était vraiment plus embarrassant que réjouissant d'être planté là à contempler mes livres. Je n'écrivais pas pour ça. Bien sûr, j'étais heureux de ne plus bosser en usine, mais ce bonheur-là je le fêtais tout seul, surtout au lit, quand je me réveillais le matin avec la gueule de bois. » Mais alors, qu'est-ce qui motive ce gars ? Pourquoi écrit-il ? « J'écris sur tout le reste, tout le temps : un chien errant dans la rue, une femme qui assassine son mari, les pensées et les sentiments d'un violeur au moment où il mord dans son hamburger ; la vie à l'usine, la vie dans les rues et dans les chambres des pauvres, des invalides et des fous, toutes ces conneries, j'écris beaucoup de conneries dans le genre... »

Bukoswki y parle de ses amis, ses vrais amis, peu nombreux, Barbet Shroeder, Michael Montfort, le photographe qui le suit dans ce périple et le convainc d'en faire un livre, Carl Weissner, son traducteur allemand : « je n'arrêtais pas de répéter à Carl et à Barbet que c'étaient des types géniaux, tellement chaleureux, des vrais mecs, mes seuls amis de sexe masculin, c'étaient des princes, des rois, des clodos magnifiques, les meilleurs, mes potes, mes potes [...] » Et de ses amours, notamment celui qu'il éprouve pour Linda Lee, qui l'accompagne tout au long de ce voyage.

En plus d'être un récit de voyage, Shakespeare n'a jamais fait ça est donc aussi un roman où éclatent certaines fulgurances du génie d'un auteur profondément humain et visionnaire, en témoigne le chapitre 21 où Buk parle de Dieu, d'art, des femmes, du Diable, de la mort, sous prétexte d'une visite de la cathédrale de Cologne. Et un recueil de poèmes, l'épilogue étant constitué de poésies relatant elles-aussi ce voyage.

Enfin, cet opus est un excellent livre SUR Bukowski, les éditions 13ème Note ayant ajouté une préface et une introduction dues à des proches de Bukowski ou de Michael Montfort qui éclairent le lecteur sur qui était vraiment ce génie alcoolo, ainsi qu'une postface signée par une proche de l'auteur, Joan Jobe Smith, poète elles-aussi. Sans oublier les magnifiques photos de Montfort, naturelles et spontanées, qui illustrent cette aventure européenne, entrant en résonance avec les mots de l'auteur.

Un excellent ouvrage sur Bukowski, qui montre en outre la large palette des talents de cet écrivain disparu mais toujours là, à jamais...

 

Landry NOBLET

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Shakespeare n'a jamais fait ça, Charles Bukowski, traduit de l'anglais (USA) par Patrice Carrer & Alexandre Thiltges, 256 p., 13E Note Editions, 2012.