Pour marquer la sortie de l'excellente étude de Julien Bétan sur l'ultra-violence au cinéma, L'écervelé lui consacre un dossier en deux parties. Aujourd'hui, voici une synthèse personnelle et subjective du bouquin. Suivra une rencontre avec l'auteur.

 

9782361830717FSNous avons déjà parlé des Moutons électriques dans nos pages à travers la monographie de Frank Miller par Jean-Marc Lainé. Cet éditeur lyonnais vient de sortir un nouvel opus, consacré cette fois non pas à un auteur, mais à une tendance, un courant : l'ultra-violence au cinéma. Extrême ! traite de la violence visuelle extrême, celle qui dérange et fait réagir, et non pas de la violence quotidienne et omniprésente, dans les fictions comme dans l'actualité. Même si l'auteur se cantonne au septième art, sa réflexion sur l'utilisation de la violence dans la fiction peut être étendue à d'autres types de supports, comme la bande dessinée, dont la forme contient un aspect graphique. La violence en littérature répond à d'autres rouages.

Julien Bétan définit la violence extrême en la mettant en parallèle avec la pornographie. Même si ces deux motifs divergent sur bien des points, ils ont en commun de s'adresser au corps du spectateur avant de s'adresser à son esprit, ce qui explique les mécanismes particuliers de ces deux motifs ainsi que les réactions uniques qu'ils provoquent chez le spectateur, l'excitation dans un cas, le dégoût et la fascination morbide dans l'autre.

L'essai, construit en trois parties, s'ouvre sur l'évocation de deux genres qui jouent avec la frontière entre fiction et réalité. Le mondo, tout d'abord, regroupe des films d'exploitation pseudo-documentaires, constitué d'un patchwork d'images réelles, non mises en scènes, au caractère plus que racoleur. Ces longs métrages proposent une succession d'images exotiques (rites de passages tribaux, images de guerres civiles...) à caractère sexuel et sanglant. Sous prétexte de montrer une réalité, les auteurs de ces « chocumentaires » la déforme pour attirer le spectateur. L'auteur insiste sur la qualité médiocre de la plupart des productions associées au genre.

S'ensuit une étude des snuff movies, ces films mettant en scène une mise à mort réelle doublée, souvent, d'une dimension sexuelle, réalisés dans le seul but d'être vendus. Certains professionnels du cinéma ont réalisé de faux snuffs plus vrais que nature, par provocation ou pour montrer leur maîtrise des effets spéciaux, les mondo_cane_affcollectionneurs d'étrange les plus fortunés ont cherché à en acquérir des copies, même le FBI a essayé de démanteler les réseaux de distribution de ce genre de productions. Une seule conclusion s'impose : l'existence des snuffs relève de la légende urbaine. Même si certains affirment que si demande il y a, offre il y aura, personne n'a jamais eu un vrai snuff entre les mains.

snuff-movie-poster-1976-1020688064Le mondo a disparu, les snuffs n'ont visiblement jamais existé. Ce genre de films n'a plus de raison d'être en soi car ils sont omniprésents à travers d'autres supports, de la télé-réalité à Youtube en passant par le zapping de Canal +, précédé d'une mention soulignant le caractère éventuellement choquant mais toujours réel de certaines images, le même genre d'avertissement que l'on peut lire au début des mondo films. L'existence de tels productions répond, selon l'auteur, à une double attente du public. D'une part, la nécessaire confrontation à l'inéluctable, d'autre part l'assouvissement d'un voyeurisme non avoué mais bel et bien présent en chacun. Ainsi, le film Snuff, sorti à la même époque que Vol au-dessus d'un nid de coucou, a vite dépassé les entrées du films de Milos Forman...

Dans la seconde partie de l'ouvrage, Julien Bétan illustre son propos en étudiant le phénomène très nord-américain du survivalisme, notamment à travers l'analyse du rape-revenge, ces films où l'on assiste au viol d'une femme, puis à sa vengeance ultra-violente. Le viol y est systématiquement montré crûment, en temps réel, de manière si brutale qu'il en est désexualisé. Plus de voyeurisme ici, mais un moyen de montrer l'acte dans toute son horreur, de le mettre sur le même plan que le meurtre et de le dénoncer comme tel. L'auteur décrit la vengeance comme un animalisation de l'homme qui s'abaisse au niveau de ses bourreaux, mais l'exposition crue du viol permet presque de justifier l'intensité de la vengeance à suivre.

Vient ensuite l'évocation des survivals modernes, notamment les productions francophones, au caractère calvairebeaucoup plus symbolique, voire philosophique. On peut en effet y voir une métaphore sur la renaissance de l'individu, qui rejoint les travaux philosophiques de Janov, suivant un modèle basé sur trois étapes : la dégradation physique, la dégradation mentale, puis le retour à l'utérus qui permet l'évacuation des traumas liés à l'enfance et aboutit à la renaissance. Même s'il est assez facile d'identifier les deux premières étapes dans un film, la troisième semble moins évidente, mais l'auteur en fournit de nombreux exemples, notamment à travers des scènes où le personnage est amené à ramper (dans un tunnel, dans des buissons...), puis à s'extraire s'il ne veut pas y laisser la vie. Un autre aspect, plus évident, lié à la doctrine de Nietzche, transparaît dans ces productions, le fameux « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort »...

La troisième et dernière partie de l'ouvrage s'intéresse à la transgression, que l'auteur considère comme un moyen de dénoncer. A travers l'affranchissement des limites, s'expriment des craintes liées à l'avenir ou au passé (il n'y a funny_gamesqu'à voir l'utilisation de l'imagerie nazie dans certains films). Ou comment approcher une réalité effrayante, la montrer tout en la dénonçant, bien loin de l'apologie. Sont évoqués certains films qui parviennent à dénoncer sans donner à voir, comme l'excellent Funny Games (Michael Haneke), qui mettent mal à l'aise par certains choix artistiques ou de mise en scène, comme la bande son, et par l'implication du spectateur par empathie. Dans ce film, les bourreaux sont des gens ordinaires, loin du surhomme ou du serial-killer. L'implication du spectateur est renforcée par un nécessaire recours à son imagination pour voir ce qui n'est pas montré. Il en devient l'auteur de cette violence. Les réalisateurs de ce genre de films ont trouvé le moyen de dénoncer la banalisation de la violence, montrée comme inoffensive, déshumanisée à des fins commerciales, sans toutefois l'utiliser.

En plus de dénoncer, la transgression est un moyen de se confronter à la violence, d'atténuer la peur qu'elle nous inspire par son omniprésence dans la vie quotidienne. On pourrait même parler de catharsis, même si l'auteur pondère cet aspect, dans le sens où la violence filmique est stylisée et mise en scène dans un but esthétique. Ce caractère transgressif a été repris dans une optique dénonciatrice par certains mouvements artistiques, surréalistes et actionnistes en tête.

L'ultra-violence au cinéma joue donc avec les limites de la bienséance dans l'optique de dénoncer, même si cet aspect transgressif a depuis longtemps été digéré par Hollywood et le système néo-libéral et est maintenant exploité par lui. La violence en devient banale et désincarnée, la mort et la souffrance abstraites, ce que Julien Bétan considère comme un réel danger.

Voici quelques-unes des portes ouvertes par l'auteur de cet ouvrage, qui montre qu'il a bien compris ce qu'est un bon essai : il pose d'emblée qu'il n'épuisera pas son sujet, même s'il le maîtrise sur le bout des doigts, préférant choisir certains angles d'attaques personnels et originaux qui apportent un regard nouveau tout en évitant soigneusement les lieux communs. Une approche universitaire non dénuée de style et d'humour, un essai intéressant et agréable à lire !

 

Landry NOBLET

 

Seconde partie : l'interview.

 

 

Extrême ! Quand le cinéma dépasse les bornes, Julien Bétan, 160 p., Les Moutons électriques, 2012.