Parce que L'écervelé peut parfois être sérieux, nous avons passé les dernières semaines à rédiger un dossier de fond sur Jim Thompson, auteur clé du roman noir américain, pourtant longtemps oublié. Nous avons choisi de citer certains films adaptés de son oeuvre au même titre que ses romans. Aujourd'hui, voici la quatrième et dernière partie : traduction, interprétation & adaptation.

 

Partie précédente : L'Univers de Jim Thompson, un prophète désabusé - Humour, métaphysique & chronique sociale

 

On sait maintenant ce que l'univers thompsonien peut avoir de malsain et de choquant. Mais il apparaît surtout fascinant et visionnaire, ce qui a influencé des artistes issus du livre mais aussi du cinéma, et continue à le faire. Pour cette même raison, une majeure partie de son œuvre a été traduite et est régulièrement rééditée. Par ailleurs, Jim Thompson a entretenu certains rapports avec Hollywood, comme scénariste surtout, même si ces expériences n'ont pas toujours été concluantes. 

 

Affiche_Ultime-RazziaLa plus connue des expériences cinématographiques de Jim Thompson reste sa collaboration avec les_sentiers_de_la_gloireStanley Kubrick au début de sa carrière de réalisateur. En 1955, il co-écrit avec lui l'adaptation d'un roman noir de Lionel White, En Mangeant de l'herbe. Le résultat sera produit : L'Ultime razzia (The Killing) et donnera un film noir de bonne facture, même si une tension se créera entre les deux hommes. Jim Thompson, malgré son travail d'adaptation et de scénario, sera seulement crédité pour des « dialogues additionnels ». L'issue de ce conflit paraît assez floue, certains évoquant même un procès. Quoi qu'il en soit, Thompson réitérera l'expérience deux ans plus tard, adaptant cette fois Les Sentiers de la gloire, pour le film éponyme du même Stanley Kubrick. D'après l'épouse du romancier, cette expérience sera peu agréable pour lui. Il aura à nouveau des connexions avec le monde du cinéma, mais plus jamais aucun projets concrétisés. Si ce n'est une petite apparition en tant qu'acteur quelques années avant sa mort, dans l'adaptation d'un roman de Chandler, Adieu ma jolie. La couverture de Vaurien (Rivages/Noir), son autobiographie, reprend un portrait issu de ce film, où l'on découvre un Jim Thompson aux traits durs et fatigués. Son œuvre inspirera des réalisateurs américains (Peckinpah, Frears) aussi bien que français (Corneau, Tavernier), et continue à le faire. Le Killer inside me de Michael Winterbottom est sorti en 2010, et un nouveau projet est en cours, basé sur un scénario inédit écrit par Thompson et Kubrick à l'époque de leur collaboration. Le film devrait s'intituler Lunatic at large...

serie_noire_afficheLes adaptations de romans de Thompson en film sont assez nombreuses. Nous avons évoqué Série Noire, Coup de torchon et The Killer inside me comme exemples dans les précédentes parties de thekillerinsideme_affichece dossier, jugés comme les plus représentatifs de son univers. Mais la liste ne s'arrête pas là. Avant tout, il faut souligner que la plupart de ces projets ont mobilisé des maîtres du genre. Pour ce qui est de l'adaptation et du scénario, on retrouve les noms de Georges Perec sur Série Noire ou Donald Westlake pour Les Arnaqueurs ; Corneau, Tavernier, Peckinpah et Frears derrière la caméra ; même certaines bandes originales seront confiées à des musiciens reconnus : Gérard Lenorman composera la musique de Série Noire, Quincy Jones celle de Guet-Apens. Ce dernier sera d'ailleurs le seul film produit du vivant de Thompson*, qui a écrit lui-même une première version du scénario pour un autre réalisateur que Sam Peckinpah. L'auteur choisira d'édulcorer son propos par rapport au roman (Le Lien conjugal) pour satisfaire Hollywood. Malgré cela, son scénario ne sera pas utilisé. Walter Hill, alors débutant, en écrira une autre version, celle qui sera portée à l'écran. Jim Thompson, en plus d'avoir été évincé du projet, ne sera pas convaincu par le résultat. La nouvelle équipe a conservé seulement l'intrigue du roman, laissant personnages et thématiques de côtéguet_apens et changeant le dénouement. Restent néanmoins les talents de metteur en scène du réalisateur de La Horde sauvage**. Hollywood s'intéressera à nouveau aux romans de Thompson au début des années quatre-vingt-dix. arnaqueursCette fois-ci, on retrouve Stephen Frears derrière la caméra, Martin Scorsese à la production et Donald E. Westlake au scénario, pour adapter Les Arnaqueurs. Le réalisateur fera tout pour mettre en valeur le travail de Westlake, qui feint de privilégier l'intrigue purement policière pendant la majeure partie du film. Les personnages agissent dans la retenue, même si leur caractère se révèle par certains détails. L'ambiance elle-même semble se contenir tout le long du film. Jusqu'à un final comme une explosion sanglante et incestueuse où le réalisateur a littéralement filmé la descente aux enfers d'une mère-putain triomphante. Frears et Westlake ont exploré au maximum le parallèle entre l'univers de Thompson et la tragédie antique. Revenons en France avec Série Noire (adaptation de Des Cliques et des cloaques), sorti deux ans après la mort de l'écrivain et où l'esprit thompsonien est retranscrit assez clairement, notamment grâce aux talents d'interprétation de Patrick Dewaere. Hystérique, fou, madré, violent, menteur, névrosé, impuissant, les qualificatifs communs au jeu de Dewaere et aux personnages de Thompson ne serie-noire_5manquent pas. La gestuelle de l'acteur, ce « jeu électrique » comme le définira Alain Corneau***, constitue le pendant visuel de la tension et la nervosité d'un Frank Dillon sur la brèche. La réalisation d'Alain Corneau sert aussi à retranscrire l'esprit du roman. Il rend bien compte des taudis dans lesquels vivent les personnages : les jardins ressemblent à des décharges, un réfrigérateur en panne sert de bibliothèque. Les dialogues, écrits par Georges Perec, sont très fidèles à ceux du livre, à tel point qu'on ne sait plus lesquels en sont extraits et lesquels ont été écrits pour l'adaptation : « C'est pas que je m'ennuie, j'ai les joues qui me brûlent », déclare Bernard Blier à Dewaere qui le gifle. Les monologues du serie-noire_8personnage principal, enfin, rappellent la première personne utilisée dans le livre. Cette voix-off personnifiée, ces soliloques créent une proximité avec le spectateur qui rappelle l'empathie déstabilisante qui peut se dégager des romans de Thompson. Même si le film s'arrête deux chapitres avant la fin du roman, l'esprit est là. On peut même y voir certains parallèles avec d'autres romans de Jim Thompson. Comme dans la scène où Dewaere fait de l'exercice devant sa fenêtre ouverte, se met à tousser et allume une cigarette pour calmer sa quinte, qui peut rappeler un passage de Nuit de fureur : « Je me mis à tousser un peu, et j'allumai une cigarette pour me calmer. Je me demandais si je pouvais me risquer à prendre quelques verres pour me sortir de ma gueule de bois. » Quelques années après, Bertrand Tavernier adaptera 1275 Ames, transposant l'intrigue du roman en Afrique coloniale, pour conserver l'atmosphère raciste et ségrégationniste du sud des Etats-Unis. Dans Coup de torchon, comme dans Série Noire, on retrouve les éléments de l'univers thompsonien ainsi que l'ambiance du roman. Le réalisateur avait même prévu une fin différente de celle qui a été montée, où le côté surréaliste et métaphysique du dénouement du livre était encore plus évident. Noiret y rencontre un groupe de lépreux qui veulent entrer dans le bal, se présentant à eux comme un collègue de Dieu (rappelons qu'il s'identifie à Jésus-Christ dans le roman), avant l'arrivée de deux singes sous le chapiteau, qui se mettent bientôt à danser, rappelant le chef-d’œuvre de réflexion métaphysique qu'est 2001 : L'odyssée de l'espace. Cette fin trop mystique effraiera les producteurs et ne sera pas retenue, mais montre clairement le souhait du réalisateur de ne pas trahir l’œuvre originelle. Notons que Sam Peckinpah a lui aussi envisagé d'adapter 1275 Ames, tout comme Alain Corneau, qui aurait écrit une version du scénario avec Jim Thompson, jamais utilisée.

 

1280amesJim Thompson n'a pas inspiré que des réalisateurs. Les hommages à son œuvre sont nombreux, de la citation dans les romans de Ken Bruen, aux références dans les chansons de Morphine. Jean-Bernard Pouy écrira un roman entier en hommage à 1275 Ames, intitulé 1280 Ames. Le titre original est en effet Pop. 1280 et le personnage libraire de Pouy devra retrouver les cinq personnages manquants. Le résultat tient autant de l'analyse critique que du voyage d'un disciple sur les traces de son mentor. Le lecteur sera entraîné en Oklahoma sur les pas de Jim Thompson, dans les lieux où il a évolué. Ce roman n'est peut-être pas l'un des chefs-d’œuvre de la littérature noire mais représente une preuve d'estime pour un écrivain et son œuvre sans commune mesure. Alexis Nolent tire lui aussi sa révérence à Jim Thompson. Cet homme aux multiples casquettes cumule les fonctions de scénariste de bandes dessinées (Le Tueur, Du Plomb dans la tête... sous le pseudonyme de Matz), d'éditeur (il co-dirige la collection d'adaptations Rivages/Casterman/Noir avec François Guérif, celui qui, avec Marcel Duhamel, a révélé Jim Thompson en France), de romancier (La Nuit du vigile, Rivages/Noir) et de traducteur de Jerry Stahl ou encore Donald Westlake, toujours chez Rivages/Noir. Ainsi, l'un des premiers titres parus dans la collection Rivages/Casterman/Noir est une adaptation de Nuit de fureur, écrite par Matz et dessinée par l'Américain exilé à Nuit-de-FureurParis, Myles Hyman, surtout connu pour ses talents d'illustrateur. On retrouve la plupart des éléments du roman dans cette adaptation, même si on peut reprocher au scénariste d'avoir trop collé à l'intrigue, perdant un peu de son essence au passage. L'ambiance sexuelle ainsi que la fascination des corps mutilés présentes dans le roman sont bien retranscrites dans la bande dessinée, même si certains autres éléments, distillés dans le livre par petites touches progressives, sont amenés de manière trop brutale dans l'album. On peut citer à titre d'exemple la déchéance soudaine de Carl Bigelow, beaucoup plus progressive dans le roman, ou l'absence totale de surréalisme avant le dénouement de la BD, pourtant suggéré dans le roman. Revenons enfin sur la production, en 2011, d'un documentaire inédit consacré à l'univers thompsonien, Jim Thompson, le lepolardanslapeaupolar dans la peau, réalisé par Richard Hamon pour « Vivement Lundi ! ». On y découvre des images rares de l'auteur et de son époque ainsi que des témoignages de proches – son épouse, sa fille – mais aussi de collaborateurs comme son biographe ou ses éditeurs, français (François Guérif de Rivages/Noir) et américains (Arnold Hano de Lion Books).

Après les hommages, arrêtons-nous un moment sur les traductions des romans de Jim thompson. Comme le souligne Jean-Bernard Pouy dans 1280 Ames, les traducteurs de la « Série noire » n'hésitaient pas à réinterpréter certains passages, voire à opérer des coupes franches dans le texte original. C'est d'ailleurs dans ces passages de Pop. 1280, non retenus par Marcel Duhamel dans sa traduction, que le libraire-enquêteur de Pouy retrouvera les cinq personnages disparus. Ils n'ont pas été tué par le personnage principal, mais bien par le traducteur. Claude Mesplède**** s'intéressera aux passages élagués du Démon dans ma peau, soit en tout une soixantaine de pages du texte américain, qui entraîneront l'absence totale d'un personnage dans l'édition française (un psychiatre amateur de godemichés) ou les changements soudains dans la tenue vestimentaire du héros. Pour rétablir tout cela, les anciens titres parus à la « Série noire » sont en cours de retraduction chez Rivages/Noir, cette fois une « traduction intégrale débarrassée de l'argot Série noire »***** (Pierre Bondil, traducteur).

 

L'univers de Thompson, définit par sa violence, son immoralité, son pessimisme, choquera autant qu'il inspirera. Encore aujourd'hui, il suscite des réactions tranchées, quelles qu'elles soient, mais ne laisse pas indifférent. Certains n'y verront que noirceur et perversion, même si l'aspect visionnaire et prophétique de son œuvre paraît évident. Mais sa violence continuera à choquer, dans les adaptations cinématographiques notamment, l'immoralité constante de cet univers étant délicate à gérer en images, comme l'explique Bertrand Tavernier dans Jim Thompson, le polar dans la peau. Il n'y a qu'à voir les réactions suscitées aux Etats-Unis par la sortie de The Killer inside me.

 

Landry NOBLET

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*Exception faite d'un téléfilm basé sur Le Demon dans ma peau.

**Guet-Apens fera l'objet d'un remake en 1993, toujours écrit par Walter Hill, Sam Peckinpah n'étant plus réalisateur.

***Propos extraits de Patrick Dewaere, Le Funambule, de Rémi Fontanel, Scope Editions, coll. « Jeux d'acteurs ».

****Dans Les Années « Série noire » vol. 3, 1966-1972, Encrage.

*****Propos rapportés par Claude Le Nocher sur son blog : http://action-suspense.over-blog.com/

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