Parce que L'écervelé peut parfois être sérieux, nous avons passé les dernières semaines à rédiger un dossier de fond sur Jim Thompson, auteur clé du roman noir américain, pourtant longtemps oublié. Nous avons choisi de citer certains films adaptés de son oeuvre au même titre que ses romans. Aujourd'hui, voici la troisième partie : humour, métaphysique & chronique sociale.

 

 Partie précédente : L'Univers de Jim Thompson, un prophète désabusé - Dépression & folie

 

A travers ses romans, Jim Thompson pointait du doigt les aspects les plus obscurs de l'esprit humain et ses pulsions les plus violentes. Dissimulée derrière des intrigues de roman noir souvent secondaires, la vision pessimiste de l'auteur se révèle au travers de ses personnages, rongés par la dépression et la folie. Mais il a démontré une réelle maîtrise de l'humour et du second degré pour faire passer son message en adoucissant quelque peu son propos. On constate une certaine évolution métaphysique dans la construction de certains récits, le désespoir et l'immoralité servant de tremplins vers des questionnements existentiels et mystiques. Ce penchant philosophique est enrichi d'une critique sociale fouillée. L'analyse des travers d'une époque est omniprésente en filigrane dans toute l’œuvre de Thompson.

 

coupdetorchon_affiche1275 Ames est certainement le roman le plus connu de Jim Thompson, avec Le Démon dans ma peau. Si l'humour est totalement absent du second, le premier est un parfait exemple du côté farce présent dans beaucoup de ses récits. Marcel Duhamel, fondateur de la « Série noire » chez Gallimard, qualifie d'ailleurs 1275 Ames de « bouffonnerie » dans sa préface. Il compare ce roman à une autre véritable comédie policière, Fantasia chez les ploucs (Charles Williams), quintessence d'humour noir, le narrateur et témoin de ce polar étant un enfant qui porte un regard on ne peut plus ingénu sur les événements qui surviennent autour de lui . Selon Duhamel, la vraie différence réside dans la tendresse et la bonté qui émanent au final du roman de Williams, notion complètement bannies dans l'univers thompsonien. Geffrey O'Brien, dans son article « Les Thompson inédits » (Polar n°27, printemps 1983), fait aussi le parallèle entre les deux romanciers lorsqu'il établit la liste des écrivains clés totalement oubliés dans leur propre pays. Williams a eu son (court) moment de gloire aux Etats-Unis, Thompson a été approché par Hollywood, mais leur œuvre a longtemps été très peu revendiquée dans leur propre contrée. 1275 Ames constitue donc un monument de dérision littéraire. Tout le comique de la chose repose sur son personnage principal, Nick Corey, et son attitude pittoresque, folklorique et amusante. Bien que shérif, il met un point d'honneur à limiter son ingérence au minimum, persuadé qu'il est que c'est en laissant faire qu'il s'attirera la sympathie nécessaire à sa réélection, au détriment des obligations liées à sa fonction. En plus de cette paresse revendiquée, son côté viveur, adepte des trois B, fait sourire le lecteur à maintes reprises, même quand son comportement se révèle des plus manipulateur, ou ses réflexions déplacées : « Ce que je pensais, c'est qu'elle devait avoir des fourmis dans le pantalon ou des démangeaisons dans le calcif, ou enfin ce qu'on dit en pareil cas. J'avais dans l'idée que, si on ne s'occupait pas tout de suite de cette affaire, sa culotte allait pas tarder à s'enflammer, à foutre le feu aux baraques de la foire et à flanquer la panique, avec des milliers de gens qui mourraient étouffés, piétinés coupdetorchon_6par la foule. Et je ne voyais guère qu'un moyen d'empêcher ça. » Le leitmotiv de Noiret dans l'adaptation filmée de Bertrand Tarvernier, Coup de torchon, est un parfait exemple également du côté bouffon du personnage : « J'dis pas que t'as tort, mais j'dis pas qu't'as raison non plus ». Telle est sa réponse face à chaque conflit qui se présente à lui. Il met un point d'honneur à éviter les problèmes et à ne jamais prendre parti. Les dialogues ne dérogent pas à la règle : « -Oh ! Nick ! Je ne connais vraiment personne dans ton genre ! -J'espère bien ! Sinon, le monde serait bougrement mal parti ! » On l'a dit, Le Démon dans ma peau est un des romans de Thompson complètement dénué d'humour, cependant on peut voir en Nick Corey le pendant de Lou Ford, le psychopathe glacial de ce récit, mais un pendant campagnard et bouffon, les deux personnages étant aussi madrés l'un que l'autre. Ce penchant burlesque n'a pas été oublié dans Série Noire, le film d'Alain Corneau adapté de Des Cliques et des cloaques, en témoigne le jeu de Dewaere, comme lorsqu'il glisse en dansant seul devant chez lui et crie : « Ils ont savonné la piste, dis donc ! »

Cet humour bouffon se transforme toujours au fil du récit, il évolue pour revêtir des aspects plus métaphysiques. Ainsi, Nick Corey, d'abord pitre, finit par se prendre pour le messie, même si cette identification mystique n'a aucun aspect religieux : « Parce que maintenant, tout est clair comme de l'eau de roche, bon Dieu ! Aime ton prochain comme toi-même, ne b... pas le gars d'en face sauf s'il tend les fesses, et pardonne-nous nos offenses, parce qu'i' se peut que nous ne soyons qu'une minorité d'un seul. Sans ça, pour l'amour du ciel, pour l'amour de Dieu, pourquoi est-ce que j'aurais été mis ici, dans le canton de Potts, et pourquoi j'y resterais ? C'est l'évidence même. Qui coupdetorchon_7d'autre que le Christ tout-puissant serait capable de supporter une chose pareille ? » Le propos n'adhère a aucun dogme mais soulève des questions existentialistes. Car absurdité et existentialisme sont intimement liés*. Le congrès de chiens évoqué à la fin du roman comme un mythe fondateur en est la preuve par excellence. En voici un résumé, extrait du site internet de Claude Mesplède** : « Pour ne pas empuantir la salle, ils ont déposé leur trou de balle à l’extérieur mais une tornade les ayant dispersés, chacun des chiens en a récupéré un au hasard, ce qui, d’après Thompson fournit l’explication à ce spectacle assez banal dans la rue où l’on voit les chiens se flairer l’anus dès la première approche. En fait, ils sont à la recherche de leur trou de balle véritable. » La conclusion de Nuit de fureur apporte elle aussi une dose de surréalisme teinté de métaphysique. Plusieurs fois dans le roman, le héros, Carl Bigelow, évoque sa rencontre avec un écrivain-jardinier (sic) qui fait pousser des parties bien précises de l'anatomie féminine dans son potager afin d'en faire le commerce, et élève des chèvres acrobates. Après avoir perdu la raison, Bigelow trouvera un dernier refuge dans la demeure abandonnée de ce personnage fantasmé, et entendra hurler ces chèvres constamment dans les derniers jours précédant sa mort. Même l'écriture de Jim Thompson et la construction de son récit revêt un caractère prophétique, évident dans Des Cliques et des cloaques. « Je sors une bouteille du buffet, deux verres. Quand je regagne la salle de séjour, Joyce est installée dans le fauteuil où Pete s'est assis. Et ça me fait une drôle d'impression. » La drôle serie-noire_9d'impression de Frank Dillon est prémonitoire. Il a assassiné le Pete en question et tuera Joyce, sa femme, plus tard dans le roman. Comme si ce meurtre était devenu évident et inéluctable dès le moment où elle a inconsciemment choisi cette place pour s’asseoir. Mais, plus loin dans le récit, Dillon se retrouvera a son tour assis dans ce même fauteuil, face à son ex-employeur. Son issue apparaît alors des plus évidentes pour le lecteur attentif.

 

serie-noire_11Jim Thompson a commencé à s'interroger sur le monde qui l'entoure très jeune. C'est ainsi qu'il a démarré ses activités littéraires dès l'adolescence, s'orientant dans un premier temps vers le journalisme, en plus d'écrire des nouvelles. Il est l'auteur d'un certains nombres d'articles pour divers support, même si son mode d'investigation semblait ne pas plaire à tous. Il creusait partout afin de donner à lire la vérité la plus absolue, quitte à s'attirer les foudres de certains. On lui a souvent reproché de trop s'immiscer dans ce qui ne le concerne pas et de faire la mauvaise publicité d'une cause qui le dépasse. On peut penser surtout qu'il ne supportait pas la langue de bois. Il s'est, entre autre, exprimé sur la condition ouvrière ou le rôle des syndicats. Son engagement connaîtra son apogée avec la publication de Labor History of Oklahoma à la fin des années trente, ouvrage traitant de l'histoire syndicale de l'état, se basant sur des entretiens avec d'anciens esclaves et dont les tendance de gauche ne seront pas du goût de tous. Il devra défendre publiquement son propos face à un politicien d'extrême droite. Face à ces réactions et au manque de succès commercial de ses productions suivantes, Jim Thompson déclarera : « Je ne vais plus écrire de cette merde ésotérique. Désormais, je vais écrire des œuvres érotiques et terre-à-terre sur la vie telle qu'elle est. »*** Ainsi débute la carrière de Thompson dans le roman noir, la carrière dont il est question aujourd'hui.

Mais l'engagement de l'auteur ne restera pas derrière lui pour autant, la chronique sociale étant implicite dans chacun de ses romans suivants. Il s 'était peut-être d'abord orienté vers le journalisme parce que cette violence qui caractérise son univers, il l'avait côtoyée dès sa jeunesse. Elevé dans le sud des Etats-Unis dans la première moitié du vingtième siècle, il paraît tout sauf improbable qu'il ait connu la haine raciale alors légion et assisté à des lynchages****. Son expérience en tant que groom de nuit l'a amené a faire un peu de trafic et à fréquenter les réseaux de prostitution. Par la suite, il prendra toujours parti pour les faibles, les opprimés, les marginaux, les ruraux. Ceux dont l'avis ne comptait pas à l'époque. Son désespoir chronique ne sera que renforcé par les horreurs économiques engendrées par la crise de 1929, qui sévissaient déjà depuis une dizaine d'années dans les campagnes reculées des Etats-Unis. La dénonciation politique sera alors sous-jacente dans ses romans, exprimée plus ou moins ouvertement. Pour preuve, le personnage de l'aliéné dans La Mort viendra, petite est décrit clairement comme une victime du monde amoral qui l'entoure. Sans chercher un sens politique caché dans chaque phrase de chaque roman, on peut dire que Jim Thompson s'évertuera à prouver avec ses personnages et les thèmes choisis que l'American way of life peut engendrer la monstruosité, et pas seulement incarner le rêve de vie idéale. Bertrand coupdetorchon_10Tavernier a été séduit par l'aspect social des romans de Thompson et l'a transposé visuellement dans Coup de torchon, comme dans cette scène d'introduction où Philippe Noiret, dans le rôle de Nick Corey, observe la misère des enfants africains réduits à manger de la terre pour se remplir le ventre.

 

On sait en quoi l'univers de Jim Thompson peut être vraiment violent et amoral. Ses personnages sont des êtres torturés et malades, évoluant dans des contextes où les repères sont chamboulés. Mais l'auteur sait prendre du recul, faire preuve d'humour quand c'est nécessaire. Cette vision désespérée associé aux relents de farce de ses romans comme au côté bouffon de certains personnages en fait un véritable prophète. Le caractère extrême de certains sujets confère un réel aspect visionnaire à son œuvre, d'autant plus dérangeante à son époque qu'il semble évident qu'il avait déjà intégré la violence brute actuelle dans les années cinquante.

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*Le parallèle avec la philosophie existentialiste française d'après guerre est d'ailleurs évoqué dans Jim Thompson, le polar dans la peau le documentaire réalisé par Richard Hamon et produit par « Vivement Lundi ! »

**http://claudemesplede.com/, dans la page intitulée « Lire Jim Thompson » (http://claudemesplede.com/2011/11/lire-jim-thompson/ )

***Propos rapportés par Geoffrey O'Brien dans « Les Thompson inédits » (Polar n°27, printemps 1983).

****Soulignons le choix judicieux de Bertrand Tavernier, qui a transposé l'intrigue de 1275 Ames en Afrique coloniale pour son film, afin de mieux rendre l'atmosphère ségrégationniste du roman.

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Landry NOBLET

 

Partie suivante : L'Univers de Jim Thompson, un prophète désabusé - Traduction, interprétation & adaptation

 

 

Le propos s'appuie sur une partie seulement de l'oeuvre de Jim Thompson, jugée représentative. En voici les références :

-Romans de Jim Thompson

1275 Ames, traduit de l'anglais (USA) par Marcel Duhamel, 256 p., Folio, 1966.

Le Démon dans ma peau, traduit de l'anglais (USA) par France-Marie Watkins, 224 p., Folio Policier, 1966.

Des Cliques et des cloaques, traduit de l'anglais (USA) par Gilberte Sollacaro, 242 p., Folio Policier, 1967.

Nuit de Fureur, traduit de l'anglais (USA) par Jean-Paul Gratias, 256 p., Rivages/Noir, 1987.

-Adaptations cinématographiques

Série noire, réalisé par Alain Corneau, scénario de Alain Corneau & Georges Perec (d'après Des Cliques et des cloaques), avec Patrick Dewaere, Marie Trintignant, Bernard Blier, 1h51, sorti en salles en 1979.

Coup de Torchon, réalisé par Bertrand Tavernier, scénario de Bertrand Tavernier & Jean Aurenche (d'après 1275 Ames), avec Philippe Noiret, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle, 2h08, sorti en salles en 1981.

The Killer inside me, réalisé par Michael Winterbottom, scénario de John Curran (d'après Le Démon dans ma peau), avec Casey Affleck, Jessica Alba, Kate Hudson, 2h00, sorti en salles en 2010.