Parce que L'écervelé peut parfois être sérieux, nous avons passé les dernières semaines à rédiger un dossier de fond sur Jim Thompson, auteur clé du roman noir américain, pourtant longtemps oublié. Nous avons choisi de citer certains films adaptés de son oeuvre au même titre que ses romans. Aujourd'hui, voici la deuxième partie : dépression & folie.

 

Partie précédente : L'Univers de Jim Thompson, un prophète désabusé - Sexe, violence & immoralité

 

Toute la violence, le stupre et l'immoralité qui se dégagent des romans de Jim Thompson ont choqué et continuent à 

serie-noire_6le faire. Même si ces éléments dérangeants sont ceux qui sautent aux yeux à la lecture de manière évidente, leur présence n'en reste pas moins justifiée. Jim Thompson n'utilisait pas ces tabous de façon gratuite ou provocatrice. Sa démarche était plus analytique, consistant à fouiller l'âme humaine de fond en comble. Car au-delà de la violence qui émane des personnages, c'est la dépression et la folie qui agissent sur eux et se dégagent de l'univers de l'auteur, qui porte sur la nature humaine un regard des plus désespéré. Il remonte même jusqu'à la source de ce mal-être et de ces troubles psychiatriques, en créant à ces personnages une situation familiale, passée ou présente, dans laquelle les repères sont bouleversés, voire en évoquant certains traumas vécus dans leur enfance.

 

serie_noire_1Le personnage thompsonien est souvent sujet à la dépression. Le pessimisme se dégage d'une grande partie de l'œuvre. « Je cumulais dépression nerveuse, tuberculose pulmonaire et delirium tremens », déclara Jim Thompson alors âgé d'une vingtaine d'années. Il créera donc des personnages à son image. La dépravation de Lou Ford, directement issue des traumatismes de son enfance, est une manifestation, un symptôme du mal plus large qui affecte l'ensemble de ces personnages, la dépression : « J'avais tout oublié, et maintenant je résolus de tout oublier encore. Il y a des choses qu'il faut oublier si l'on veut continuer à vivre. Et, je ne sais trop pourquoi, je voulais vivre. Plus que jamais. Si le bon Dieu a cafouillé en nous fabriquant, c'est quand il nous a donné envie de vivre alors qu'on n'a pas la moindre raison d'y tenir, à la vie ! » (Le Démon dans ma peau). Le lecteur est moins renseigné sur le passé de Carl Bigelow dans Nuit de fureur, mais sa neurasthénie n'en reste pas moins présente. Il est sûrement le plus atteint de ces personnages, dépressif au sens pathologique du terme. « Toute ma vie, j'avais pataugé dans la mélasse, sans jamais m'y noyer tout à fait, ni sans atteindre vraiment la rive d'en face. Il avait fallu que j'avance, encore et toujours, en crevant lentement d'asphyxie. » Plus on progresse dans la lecture du roman, moins Bigelow semble se raccrocher. Son issue est de plus en plus inéluctable et sa maladie prend le dessus inexorablement. Progressivement, l'inévitable devient délivrance: « Il y avait longtemps, je crois, que je marchais au bord du gouffre, et il n'avait pas fallu un vent bien violent pour que je commence à dévaler la pente. C'était presque un soulagement de se laisser glisser. Enfin... » L'addiction intervient comme un autre symptôme de cette dépression chronique. Le Frank Dillon de Des Cliques et des cloaques, tout comme Bigelow d'ailleurs, est alcoolique. En plus de cette consommation excessive d'alcool, il mange peu. Il manifeste tous les symptômes classiques du mal-être. Mais de cette dépression naît une certaine lucidité, certes désabusée mais presque visionnaire : « Je l'assure que le monde est plein de gens bien. Je ne voudrais pas avoir à faire la preuve de ce que j'avance, mais je le lui dis quand même. » On pourrait voir une cocasserie morbide et prophétique dans le choix de Patrick Dewaere, écorché-vif par excellence, pour interpréter ce personnage dans Série Noire. Il parvient à retranscrire l'état d'esprit de Dillon grâce à son seul jeu, sa gestuelle et son attitude, comme dans cette scène où il fait le point sur sa situation seul dans sa baignoire, complètement immergé sous l'eau, attendant le dernier moment pour ressortir la tête et reprendre sa respiration. Le personnage du roman comme l'acteur finiront par se suicider.

The-Killer-Inside-Me_4Jim Thompson ne pouvait pas parler de la maladie qu'est la dépression sans en connaître le sombre reflet qu'est la folie. Par folie, nous entendons troubles psychiatriques graves. Le choix de ce mot n'a rien de péjoratif mais semble adéquat dans le cas présent, dans le sens où les troubles mentaux des personnages thompsoniens sont à l'image des personnages eux-mêmes, teintés de rage, de violence, de corruption et de désespoir, et se traduiront invariablement par crime, vice et perversion. L'exemple le plus frappant et le plus significatif est Lou Ford, le protagoniste du Démon dans ma peau, schizophrène pathologique qui a perdu sa propre identité, voire n'en a jamais eue, à trop conserver les faux-semblants pour dissimuler aux autres certaines facettes de son être. Il est la dualité incarnée. En public, Lou Ford est le jeune adjoint du shérif, le bon gars du coin apprécié de tous et courtois avec ces dames, un peu naïf et maladroit ; dans le privé, il se révèle en individu abject, violent, machiavélique et sadique. Ces deux extrémités ne représentent ni l'une, ni l'autre, le vrai Lou Ford, ou alors il est les deux à la fois. Il n'y a plus de Lou Ford équilibré au milieu de tout ça depuis longtemps. Dans The Killer inside me, Lou Ford, sous les traits de Casey Affleck, se définit comme un être « coupé en deux moitiés ». Il va jusqu'à parler à son reflet dans le miroir. Tout comme Dewaere l'a fait dans Série Noire une trentaine d'années plus tôt, le personnage de Frank Dillon présentant lui aussi certains troubles de l'identité, même s'il reste moins glaçant que Lou Ford. Frank Dillon se crée en effet un personnage, peut-être pas auprès de tous ceux qu'il côtoie, mais au moins quand il est aux côtés de Mona. Cette nouvelle identité est symbolisée par son impuissance. Il se met à s'adresser à son reflet dans un miroir juste après qu'il a tué sa femme. Ce dédoublement marque unserie-noire_7 tournant dans l'histoire. C'est à ce moment que le personnage perd prise et devient dément, comme si son reflet, cet autre lui, venait se substituer. Cette perte de repères qui amène le personnage dans la folie s'opère de manière progressive. Frank Dillon présente des accents de paranoïa tôt dans le récit, en plus de sa schizophrénie latente. Il est persuadé que le monde entier s'est donné le mot pour lui rendre la vie dure. Il affirme ainsi qu'à chaque fois qu'il se rend dans un café, les serveuses font tout ce qu'elles peuvent pour être sales, vulgaires et mal fagotées en sa présence. Plus on progresse dans la lecture du roman, plus la situation se complexifie, plus on voit le personnage perdre pied : « Donc, il y a le boulot qui me tracasse, et la nécessité de paraître à mon avantage. Et puis il y a le reste, les cent mille tickets, et Mona, et ce que je vais être obligé de faire pour les rafler. Et tout ça se mélange sous mon crâne, je ne m'y retrouve absolument plus. » La diction de Patrick Dewaere dans Série Noire retranscrit l'anxiété de Frank Dillon, sa nervosité transparaît dans le débit ciselé, saccadé et la tonalité aiguë de la voix de l'acteur. On sent les efforts du personnage pour contenir son hystérie dès le début du film, jusqu'au moment où il ne pourra que l'extérioriser. Il perd les pédales alors qu'il est sur un terrain vague, debout près de sa voiture et va commencer à donner de violents coups de tête sur le capot. Sa raison vient de vaciller. Le héros de Nuit de Fureur, Carl Bigelow, a un rapport assez similaire à la folie. Paranoïaque persuadé d'être espionné, il se trompe complètement quant à l'identité de son observateur. Tout comme Dillon qui finira par se suicider, devenu toxicomane, Bigelow sombrera totalement et trouvera refuge dans la maison d'une de ses connaissances, où il croit entendre hurler des chèvres une fois la nuit tombée. Là non plus, le personnage ne pourra pas s'en sortir et trouvera refuge dans le trépas : « Et la mort était là. ET ELLE SENTAIT BON. »

 

serie-noire_2Thompson semble souvent situer l'origine de la folie et de la dépression de ses personnages au sein même de la cellule familiale. Il a, semble-t-il, entretenu des rapports compliqués avec son père dans sa jeunesse et, son œuvre étant une sorte d'auto-révélation fourmillant d'éléments autobiographiques, les rapports parents-enfants et plus particulièrement pères-fils sont abordés dans plusieurs de ses histoires. Il remonte ainsi parfois jusqu'à l'enfance de certains de ses personnages. Lou Ford (Le Démon dans ma peau) a été la victime du comportement incestueux de sa mère masochiste. Ce traumatisme vécu dans sa jeune enfance explique, au moins en partie, l'être odieux et malsain qu'il est devenu. En plus d'être la source de sa folie, cet acte incestueux peut être une source de culpabilité, créant un semblant de remords. Pas le remord d'avoir mal agi en battant une femme, mais bien le remord d'en avoir battue une autre que sa propre mère. Dans Des Cliques et des cloaques, la vieillarde avec qui vit Mona est sa tante et non sa mère, mais elle représente l'autorité parentale dans le sens où elle l'a élevée. Malgré ces liens, la vielle femme n'hésite pas à vendre le corps de l'adolescente, dont le comportement s'en ressent évidemment. Dans l'adaptation cinématographique du livre, Alain Corneau et George Pérec (scénariste de Série Noire) en ont fait une jeune femme quasi muette à la limite de l'autisme (interprétée par Marie Trintignant). Cette personnalité repliée sur elle-même n'est sûrement pas sans lien avec les pratiques abjectes de sa tante. Dans Coup de torchon, l'enfance troublée de Philippe Noiret est moins clairement évoquée, même si le personnage est victime de cauchemars réguliers. Il se réveille ainsi paniqué et raconte son mauvais rêve : sa mère est morte en le mettant au monde et son père le maltraitera, le battant avec un livre.

coupdetorchon_9Au-delà de l'aspect purement filial de la famille, le couple et le mariage semblent aussi dysfonctionnels. Dans Nuit de fureur, Fay et Jake Winroy restent mariés mais ne partagent plus rien, ne se parlent plus, n'ont plus aucune vie sexuelle commune. Fay le trompe ouvertement pendant que Jake est constamment ivre. Le mariage de Dillon dans Des Cliques et des cloaques – qui n'est d'ailleurs pas un coup d'essai, Frank Dillon ayant été marié plusieurs fois auparavant – ne semble pas plus réussi : disputes, séparations, pour aboutir finalement au meurtre. Dans chacun de ces romans, la dégradation du personnage, sa chute vers la démence, est toujours exacerbée et accélérée par le même facteur, le personnage de la femme-putain*. Auprès du protagoniste, on trouve toujours un personnage féminin, parfois son épouse mais pas systématiquement. Leur relation est à double-tranchant, faite de paradoxes, d'amour/haine. Leur union démarre en général sur des bases complices pour évoluer en un affrontement dont seule l'une des parties peut sortir gagnante. Dans Des Cliques et des cloaques, Frank Dillon est balancé entre deux femmes, préférant tantôt l'une, tantôt l'autre. Il y a d'un côté son épouse, de l'autre Mona. Après avoir mis la main sur les cent mille dollars tant convoités, il hésite à partir avec l'une ou avec l'autre. Il craint surtout de se faire manipuler, de perdre ce magot dangereusement acquis, à cause d'une femme. Il redoute ces êtres à un point tel que l'une, Mona, le rend impuissant , et l'autre, sa compagne légitime, ne lui laissera pas d'autre choix que de la tuer, le rendant irrémédiablement schizophrène. Car femme est souvent synonyme de danger dans l'univers thompsonien. « Toute ma vie j'avais chassé la femelle, sans me soucier du fait que tout ce qui a c.. à un bout porte des dents de l'autre, et maintenant, j'étais en train de me faire pincer comme il faut. » (1275 Ames). Et le personnage craint par-dessus tout un éventuel triomphe de cette femme-putain, qui ne peut que semer le trouble, et il va donc agir de manière extrême pour assurer son propre triomphe et se préserver face à ces individus dépeints comme néfastes.serie-noire_10 Dans Nuit de fureur, Carl Bigelow est lui aussi confronté à deux personnages féminins. Il va d'abord s'allier avec sa logeuse, Fay Winroy, l'ayant convaincue de l'aider à tuer son mari, et vite mettre de côté Ruth, la femme de maison qui pourtant l'attire. Il va s'avérer que Fay Winroy va douter de plus en plus, être de moins en moins fiable, à tel point qu'elle risque de compromettre les projets criminels de Bigelow. Il devra la menacer pour qu'elle tienne ses engagements jusqu'au bout. Finalement, c'est Ruth qui va reprendre le dessus et assurer sa domination, se révélant l'espion tant redouté de Bigelow, malgré les apparences. Elle est la femme-putain du roman. Et elle triomphera : c'est elle qui assassine Carl Bigelow. Dans le monde sombre et pessimiste de Jim Thompson, la femme n'est jamais un soutien. Elle n'est qu'un facteur favorisant la décadence du personnage, un individu qu'il faut craindre.

 

L'univers de l'auteur donne à voir une vision profondément pessimiste de l'espèce humaine. L'individu est corrompu dès son plus jeune âge, depuis son arrivée dans une structure familiale souvent déséquilibrée. Ces traumatismes liés à l'enfance le rendront invariablement dépressif, et souvent psychopathe et dangereux. Les personnages féminins qui évoluent aux côtés du héros ne représentent jamais un soutien, mais un élément néfaste qui le tire vers le bas et accélère sa déchéance. On retrouve presque là les codes de la tragédie grecque, mais si on ne se sent ni meilleur, ni soulagé après lecture d'un roman de Thompson. Mais tout cela confirme les tendances visionnaires prêtées à l'auteur : ses personnages sont certes tordus, mais restent toujours humains, dans le sens où jugement et condamnation n'ont pas leur place dans son propos. Il va au-delà de la notion de manichéisme, la marque d'un « homme torturé par la lucidité » (Geoffrey O'Brien).

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*Ce terme a été emprunté à Geoffrey O'Brien, qui l'utilise dans son article « Les Thompson inédits », paru dans Polar n°27, printemps 1983.

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Landry NOBLET

 

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Le propos s'appuie sur une partie seulement de l'oeuvre de Jim Thompson, jugée représentative. En voici les références :

-Romans de Jim Thompson

1275 Ames, traduit de l'anglais (USA) par Marcel Duhamel, 256 p., Folio, 1966.

Le Démon dans ma peau, traduit de l'anglais (USA) par France-Marie Watkins, 224 p., Folio Policier, 1966.

Des Cliques et des cloaques, traduit de l'anglais (USA) par Gilberte Sollacaro, 242 p., Folio Policier, 1967.

Nuit de Fureur, traduit de l'anglais (USA) par Jean-Paul Gratias, 256 p., Rivages/Noir, 1987.

-Adaptations cinématographiques

Série noire, réalisé par Alain Corneau, scénario de Alain Corneau & Georges Perec (d'après Des Cliques et des cloaques), avec Patrick Dewaere, Marie Trintignant, Bernard Blier, 1h51, sorti en salles en 1979.

Coup de Torchon, réalisé par Bertrand Tavernier, scénario de Bertrand Tavernier & Jean Aurenche (d'après 1275 Ames), avec Philippe Noiret, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle, 2h08, sorti en salles en 1981.

The Killer inside me, réalisé par Michael Winterbottom, scénario de John Curran (d'après Le Démon dans ma peau), avec Casey Affleck, Jessica Alba, Kate Hudson, 2h00, sorti en salles en 2010.