Parce que L'écervelé peut parfois être sérieux, nous avons passé les dernières semaines à rédiger un dossier de fond sur Jim Thompson, auteur clé du roman noir américain, pourtant longtemps oublié. Nous avons choisi de citer certains films adaptés de son oeuvre au même titre que ses romans. Aujourd'hui, voici la première partie : sexe, violence & immoralité.

 

vaurien_couvDepuis les années soixante-dix, l'œuvre de Jim Thompson n’a de cesse d’inspirer des réalisateurs d’horizons divers, en témoignent des films comme Série Noire (réalisé par Alain Corneau, 1979) ou Coup de torchon (Bertrand Tavernier, 1981) en France et Guet-Apens (Sam Peckinpah, 1972), Les Arnaqueurs (Stephen Frears, 1990) ou The Killer inside me (Michael Winterbottom, 2010) en Amérique du Nord. Rien de plus normal concernant les écrits de celui que l'on considère aujourd'hui comme le romancier le plus marquant de la deuxième génération d'auteurs de romans noirs, celle aussi de Chester Himes, David Goodis ou encore Charles Williams. Il a influencé le cinéma, tout comme ses prédécesseurs, Raymond Chandler ou Dashiell Hammett entre autres, qui ont posé les bases d'un genre, dans les années vingt, et influencé les films policiers hollywoodiens à venir. Même si Jim Thompson a été imprégné par la première génération d'auteurs de polar, comme par les premiers films noirs hollywoodiens. Paradoxalement à ce jeu des influences croisées, sa disparition en 1977 s’est opérée dans l’indifférence la plus complète. Ses livres n'étaient plus édités. Pourtant, son œuvre, considérée dans son ensemble, représente une description de l’espèce humaine et de son environnement certes violente et pessimiste, mais toujours marquante et à propos plus d’un demi-siècle après. Il explorait les tréfonds de la psyché humaine jusque dans leurs moindres recoins, les moins avouables mais pas les moins révélateurs, et avait intégré l’omniprésence pourtant taboue du sexe dans la fiction et dans la vie en général. A travers tout ça, c’est de mal-être et de dépression dont il est question, l’homme ne pouvant être que pessimiste et désespéré - voire dément - face à sa propre immoralité. Ce point de vue, ces choix artistiques ont fait de Jim Thompson un écrivain en décalage avec son époque, soit un véritable visionnaire, usant de l’humour, du surréalisme et du mysticisme autant que de la violence et de la dépravation.

Adaptée au cinéma, citée en référence par nombre d’auteurs de polar (des deux côtés de l’Atlantique), point de départ de plusieurs articles et autres documentaires, l’œuvre de Jim Thompson continue d’inspirer mais aussi de choquer, la marque d’un prophète désabusé.

 

Sexe, violence et immoralité planent donc au-dessus de toute l’œuvre de Jim Thompson et constituent les bases de son univers, la partie émergée, évidente dès qu’on commence à lire un de ses romans. Ces tendances transparaissent en premier lieu au travers de la figure du personnage thompsonien. Le singulier est employé volontairement tant tous les protagonistes de ses romans se ressemblent, voire ne forment qu’un seul et même personnage. Du Lou Ford du Démon dans ma peau au Nick Corey de 1275 Ames, en passant par le Frank Dillon de Des Cliques et des cloaques et son avatar cinématographique interprété par Patrick Dewaere, seul le nom change. Il existe certaines dissonances minimes permettant d’incarner chaque personnage, mais les traits de personnalité les plus prégnants restent les mêmes dans chaque cas. Ainsi, chacun de ces individus excelle dans l’art de la manipulation. Ils dissimulent leur nature sous des allures faussement naïves et bonhommes, comme Patrick Dewaere, dans Série Noire, qui feint la crise de nerf face à Tikides pour gagner sa confiance, alors qu’il envisage de le faire accuser de ses propres méfaits. Il lui relate le départ de sa femme en tournant chaque détail à son avantage de laserie-noire_4 façon la plus larmoyante qui soit. Ou son alter ego de papier, Frank Dillon, qui projette d’abandonner la jeune fille avec laquelle il vient de dérober une grosse somme d’argent sans lui laisser le moindre centime. Il va même jusqu’à se persuader qu'il agit dans son intérêt à elle : « D’ailleurs, il est probable qu’elle s’en tirera. Habituée comme elle l’est à vivre à la dure, elle ne se sentirait sans doute pas dans son état normal si elle avait de quoi manger à sa faim » (Des Cliques et des cloaques, Folio Policier). Ces personnages sont de fins comédiens prêts à tout pour convaincre leur entourage – voire eux-mêmes – de leur déveine et de leurs bonnes intentions : « Dès l’instant où j’ai su mettre un pied devant l’autre, je me suis échiné pour tout le monde. Et qu’est-ce que ça m’a rapporté ? La peau ! C’est à croire que tout le monde s’est donné le mot, ma parole ! Que les gens se relèvent la nuit pour chercher un moyen de m’empoisonner l’existence ! Une vraie persécution générale ! Un complot pour… » (Des Cliques et des cloaques). Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres de Dillon feignant l’innocence, se plaignant, se défendant, se justifiant pour souligner sa déveine innée et surtout masquer sa vraie nature et ses réelles intentions. Carl Bigelow, le héros de Nuit de fureur, joue lui aussi un double-jeu avec son entourage, mais se livre tel qu’il est au lecteur. De par sa profession – il est tueur à gages, sa personnalité retorse apparaît plus clairement, par exemple lorsqu’il évoque sa conception de la trahison : « Quand on trahit les gens, ceux qui vous aiment bien et vous font confiance vous le pardonnent encore moins que les autres. » Le personnage thompsonien est donc un être madré, qui dissimule sa personnalité malintentionnée sous un masque d’ingénu malchanceux. Mais qui s’évertue à faire le contraire de ce qu’il déclare et se révèle comme un individu profondément malsain, cruel, mesquin et odieux. Malgré sa soi-disant malchance et son air innocent, Frank Dillon n’est motivé que par l’appât du gain tout le long du roman et n’hésitera pas à tuer sa femme enceinte si elle contrecarre ses plans. Le jeu de Philippe Noiret, dans le rôle de Nick Corey dans coupdetorchon_8Coup de torchon, illustre bien ce trait de caractère. Il se dissimule sous des apparences paresseuses et froussardes pour mieux gérer ses affaires, à sa façon sournoise, générant au passage un humour solide de par le décalage entre ce qu’il montre et ce qu’il est. « Je n'aime que moi, sacré bon sang, et je continuerai à mentir, à tromper, à boire, à forniquer et à aller à l'église le dimanche avec tous les gens respectables. » (1275 Ames, Folio)

Le héros de Nuit de fureur semble être le seul à se montrer sous sa vraie apparence, au lecteur en tout cas. Car Jim Thompson implique son lecteur, le prend à parti, allant presque jusqu’à en faire un complice. Les personnages secondaires lui sont présentés à travers le regard du héros, souvent narrateur, à l’image de Fay Winroy, la logeuse de Carl Bigelow, que ce dernier décrit ainsi la première fois qu’il la voit : « Dès qu’on croisait son regard, on devinait qu’elle était capable de vous débiter plus d’insanités qu’on n’en trouverait sur un kilomètre de murs de pissotières. » Dans la suite du récit, elle montrera en effet sa propension à l’adultère et se laissera vite convaincre d’être complice dans le meurtre de son mari. Mais elle n’est pas non plus telle que Bigelow la voit, donc telle qu’il nous la montre, elle éprouvera des doutes, des remords, des craintes. Ce prisme du regard du héros induit le lecteur à se faire de fausses idées permettant à l’auteur de mieux l’emmener où il le souhaite. Même le personnage sera victime de cette définition biaisée : Carl Bigelow, dans ses crises paranoïaques, est persuadé qu’il est surveillé, mais se trompe sur l’identité de l’espion tant il s’est forgé sa propre idée des individus qui l’entourent. Le lecteur se retrouve aussi dérouté que lui lorsqu’il découvre qui est vraiment l’agent infiltré. Cette astuce permet à l’auteur une remise en cause des certitudes du lecteur à n’importe quel moment du récit. Lecteur d’autant plus facile à manipuler que ces romans sont écrits à la première personne, protagoniste et narrateur ne formant qu’un. Dans Des Cliques et des cloaques, Dillon interpelle directement le lecteur, dans les quelques chapitres rédigés en italique, sortes de mises en abîme où le personnage semble rédiger son autobiographie. Il y décrit les faits à sa manière, différente de celle dont ils nous ont été présentés dans le reste du récit, pourtant à la première personne, comme s'il cherchait à rallier le lecteur à sa cause, comme lorsque Dewaere s'évertue à convaincre Tikides dans Série Noire. Le lecteur n’est plus seulement voyeur, mais complice de toute cette violence, l’empathie du « je » étant renforcée par la nature de base des personnages, présentés avant tout comme des « M. tout le monde » un peu minables mais qui commettront néanmoins des actes odieux.

 

The-Killer-Inside-Me_7Le personnage thompsonien a un esprit torturé, mais la distorsion est aussi souvent physique, visible. Cause ou stigmate de son esprit sournois, cette difformité contribue à le caractériser et sert de prétexte à l’évocation d’une sexualité parfois déviante. La mutilation physique des personnages, en plus de leur mutilation émotionnelle, accentue leur marginalité, les éloignant d’autant plus de ce qu’on considère comme la norme. Le personnage principal de Child of Rage est un Noir blanc, comme le libraire de Boris Vian vingt-cinq ans avant (J’irai cracher sur vos tombes). Etre noir, surtout dans le sud des Etats-Unis dans les années soixante, n'est pas vraiment un atout, mais être à la fois Noir et Blanc (albinos ?) induit vraiment une anormalité marquée. L’esprit d’un tel personnage ne peut qu’être tordu à la mesure de son corps, tant le monde qui l’entoure doit contribuer à sa marginalisation. Dans Nuit de fureur, Carl Bigelow cumule les difformités : il est à la limite du nanisme, a une très mauvaise vue, une dentition en piteux état et souffre de tuberculose. Dans la pension où il réside, il sera attirée par Ruth, la femme de maison, dont une jambe est atrophiée, l’obligeant à se déplacer avec l’aide d’une canne et suscitant le dégoût chez beaucoup. Néanmoins, ces difformités respectives amèneront ces deux personnages à se sentir attirés l’un par l’autre, Carl Bigelow se reconnaissant dans le handicap de Ruth, dont le regard n’est pas influencé : « Comment accepter de reconnaître qu’on fait l’amour avec soi-même ? » Esprits tordus et corps distordus sont indissociables*. Moins évidentes, les altérations physiques de Frank Dillon sont suggérées plutôt que clairement décrites, peut-être parce qu’elles concernent directement sa sexualité. Il paraît assez évident qu’il manifeste des troubles érectiles en compagnie de Mona, l’adolescente dont il s’éprend, bien que sa femme porte son enfant. Cetteserie-noire_3 impuissance en présence de la jeune fille est sous-entendue dans le roman (Des Cliques et des cloaques) comme dans son adaptation sur grand écran (Série Noire). Dans l’ultime chapitre du livre, mis de côté dans le film de Corneau, Frank Dillon deviendra complètement toxicomane en compagnie d’une femme seule et riche. Dans une étrange et obscure scène post-coït, on peut deviner que sa nouvelle maîtresse le châtre, même si l’hypothèse n’est jamais confirmée étant donné que Dillon se suicide peu de temps après.

Le sexe et la sexualité sont omniprésents dans les romans de Jim Thompson, parfois seulement en filigrane, parfois de façon plus explicite, mais toute « joie sexuelle » est bannie. Sexe et plaisir ne sont jamais associés, Jim coupdetorchon_1Thompson ayant une « vision excrémentale de l'univers » (Geoffrey O'Brien, « Les Thompson inédits », in Polar n°27, printemps 1983). Dans Nuit de fureur, les allusions sexuelles sont nombreuses, mais le sexe n'y est pas noble, beau ou pur en effet. La névrose de certains personnages est palpable, notamment chez Ruth qui se fait rejeter, moquer à cause de son handicap, ou chez son employeur, Fay Winroy, qui trompe son mari dès qu'une occasion se présente, frustrée, ce dernier n'étant plus à même de la satisfaire. Le comportement de Carl Bigelow a lui quelque chose de compulsif, en témoigne la première phrase du roman : « J'avais dû attraper froid en changeant de train, à Chicago. Et les trois jours à New York – passés à baiser et à picoler en attendant de voir le patron – n'avaient sûrement rien arrangé. » Compulsif et déviant : il éprouve une fascination sexuelle à l'égard des freaks, comme Ruth et sa jambe atrophiée, certainement parce qu'il est lui-même sujet au handicap. Cette déviance reste moindre en comparaison des comportements sexuels d'autres personnages thompsoniens. Dans Coup de torchon, l'épouse de Philippe Noiret se refuse systématiquement à lui alors qu'elle entretient une relation incestueuse avec son frère. Ce personnage est d'ailleurs coupdetorchon_3simple d'esprit, ce qui peut renvoyer à la fascination de Carl Bigelow pour les corps mutilés, même s'il est ici question d'esprit mutilé. L'inceste est évoqué dans Le Démon dans ma peau, où il est implicite que le sadisme de Lou Ford lui a été inculqué par sa mère, qui l'a initiée au sexe. Le personnage ne peut alors plus entretenir une relation normale, douleur infligée et jouissance sont définitivement liées dans son esprit corrompu. Il trouvera refuge auprès d'une prostituée masochiste, mais l'équilibre restera précaire. Dans Des Cliques et des cloaques, il s'agit de prostitution et de pédophilie. La vieille tante de Mona n'hésite pas à offrir sa nièce, adolescente, au premier venu si elle peut en tirer un quelconque bénéfice. Dès le début du roman, Frank Dillon y sera confronté, alors qu'il propose sa camelote de vendeur à domicile mais que la vieillarde prétend ne pas avoir d'argent pour le payer. Il ne cédera pas à la tentation, peut-être par conviction, peut-être parce qu'il ne peut pas faire autrement, tant le personnage de Mona le met mal à l'aise, allant jusqu'à, on l'a vu, le rendre impuissant.

 

La violence des récits de Jim Thompson a beaucoup dérangé à l'époque de leur parution. Ce phénomène a sûrement joué son rôle dans le manque de reconnaissance prêté à ses romans. Ce qui effraie certainement est la source de cette violence, qui est définitivement plus humaine que sociale ou historique, indépendante d'une époque mais propre à la psyché humaine. Cette même violence rend l'adaptation filmique de certaines histoires délicate, en témoignent les réactions face à l'horreur mise en scène dans The Killer inside me. La violence dans un film agit aujourd’hui comme une catharsis pour le public, permettant de canaliser une rage trop souvent contenue, alors que la violence de Jim Thompson n'est jamais synonyme de soulagement. Son œuvre constitue plutôt une « apologie de l'abomination » (Marcel Duhamel, en préface de 1275 Ames).

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*Harry Crews reprendra cette thématique de la difformité dans ses romans, notamment dans La Malédiction du gitan, dont le héros est un boxeur cul-de-jatte.

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Landry NOBLET

 

Partie suivante : L'Univers de Jim Thompson, un prophète désabusé - Dépression & folie

 

 

Le propos s'appuie sur une partie seulement de l'oeuvre de Jim Thompson, jugée représentative. En voici les références :

-Romans de Jim Thompson

1275 Ames, traduit de l'anglais (USA) par Marcel Duhamel, 256 p., Folio, 1966.

Le Démon dans ma peau, traduit de l'anglais (USA) par France-Marie Watkins, 224 p., Folio Policier, 1966.

Des Cliques et des cloaques, traduit de l'anglais (USA) par Gilberte Sollacaro, 242 p., Folio Policier, 1967.

Nuit de Fureur, traduit de l'anglais (USA) par Jean-Paul Gratias, 256 p., Rivages/Noir, 1987.

-Adaptations cinématographiques

Série noire, réalisé par Alain Corneau, scénario de Alain Corneau & Georges Perec (d'après Des Cliques et des cloaques), avec Patrick Dewaere, Marie Trintignant, Bernard Blier, 1h51, sorti en salles en 1979.

Coup de Torchon, réalisé par Bertrand Tavernier, scénario de Bertrand Tavernier & Jean Aurenche (d'après 1275 Ames), avec Philippe Noiret, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle, 2h08, sorti en salles en 1981.

The Killer inside me, réalisé par Michael Winterbottom, scénario de John Curran (d'après Le Démon dans ma peau), avec Casey Affleck, Jessica Alba, Kate Hudson, 2h00, sorti en salles en 2010.