Comme promis hier, voici l'entretien inédit avec Rica, réalisé pour la sortie de Minus. Dans la première partie de notre dossier, nous nous concentrions essentiellement sur le propos ; l'interview est donc accompagnée de dessins extraits de son blog (http://charkyyy.free.fr/blog/), histoire que vous puissiez juger de ses talents graphiques.

 

rica-autoportrait-web>>Avant tout, peux-tu te présenter ? Ton parcours, tes premiers pas dans la bande dessinée…

J'ai commencé en 3ème, quand on me demandait quoi faire de ma peau et que j'en savais rien, à part ce que je voulais pas. Un pote dessinait et voulait faire de la BD ; on a commencé comme ça, en faisant des zines. Après le bac, je suis allé étudier quelques années à Angoulême.

>>Pour ton premier album, E dans l’Eau, tu étais associé à un scénariste, Ozanam. Pour Minus, tu écris toi-même l’histoire. Avais-tu ce projet en tête depuis longtemps ?

J'avais comme a priori de ne faire que des trucs en solo, mais ça s'est pas passé comme ça. J'ai commencé en rencontrant Cromwell, qui a eu envie d'écrire un truc pour moi (qui ne s'est jamais finalisé). Puis Antoine (Ozanam, ndlr) m'a contacté depuis mon site. Et ce que j'ai envie de raconter ne séduit pas forcément les éditeurs, au départ.

>>Comptes-tu à nouveau collaborer avec un scénariste ou préfères-tu mener des projets purement personnels ?

Les deux, je lis tout ce qu'on m'envoie et je continue à écrire mes propres projets.illu_itv_4

>>D’où t’es venue l’idée de ce sujet ?

De ma participation au recueil Premières Fois sur une histoire de Sibylline (éditions Delcourt, ndlr). J'ai tout de suite su quoi faire dire à ce type. En continuant à écrire sur lui, les thèmes se sont développés et enrichis.

>>Pourquoi raconter l’histoire d’un obsédé sexuel chronique en proie à une si grande solitude ? Est-ce pour toi un vrai problème de société ? Ce problème est-il récent, nouveau ?

La sexualité est un thème souvent traité. Par exemple, j'aime beaucoup Les 120 journées de Sodome de Sade. Et j'avais envie de dessiner des corps de femmes.

Le fait d'en faire un obsédé et de le faire en consommer le plus possible peut être un parallèle avec notre société dans son ensemble, quel que soit l'objet du désir, de la consommation.

Quant à savoir si ce problème est récent, même si je ne suis pas sociologue, je ne crois pas. La combinaison de sexe et consommation a tendance à s'exacerber de nos jours, ça je le crois, mais encore une fois je pense que c'est vrai pour toute consommation.

>>Chez L’écervelé, on distingue trois grands axes traités dans ton album : la timidité masquée d’un personnage profondément seul, qui ne sait pas comment la surmonter et décide de contourner le problème, la déshumanisation du sexe devenu produit de consommation et la mise en lumière de travers somme toute assez répandus mais qu’il est toujours de mauvais ton d’évoquer ouvertement (sexualité, marginalité). Quelles étaient tes intentions en faisant cet album ? Dénoncer ? Alerter ? Constater ?...

Hmm... Probablement juste de parler de ce que je côtoie et de ce que je connais.illu_itv_2

Mais s’il me fallait choisir une de tes propositions, je suis plus dans la contemplation, de manière générale.

>>Ton personnage est un véritable prédateur. Mais il nous est tous arrivé de nous retrouver dans des situations peu glorieuses, peut-être moins souvent que Minus, mais quand même. Penses-tu que ce genre d’attitude compulsive est un phénomène dangereux ou au contraire une sorte de maladie qu’il faut prendre en compte, une addiction ?

Je vois pas en quoi ces deux choix sont antinomiques.

Quoi qu'il en soit, je crois qu'il y a plusieurs façons d'arriver à la situation dans laquelle se retrouve le Minus. Comme sur d'autres aspects du livre, j'ai pas voulu expliciter, expliquer, justifier ou condamner. J'ai laissé des vides que les premiers lecteurs me semblent remplir chacun à leur façon.

Mais plus généralement, je pense effectivement qu'il existe des pathologies sociales - ici celles ayant trait au sexe - à propos desquelles la France a beaucoup de retard, en ne s'axant que du point de vue de la condamnation morale et en oubliant le soin.

>>Quand tu as imaginé le personnage de Minus, voulais-tu que les lecteurs le détestent ou, au contraire, s’y identifient ?

Les deux !

>>Tu sembles dénoncer aussi bien le mode de vie du Français moyen (salarié, une baraque, deux gosses et une assurance-vie) que le comportement cynique, addictif et obsessionnel de ton personnage. Existe-t-il un juste milieu ? C’est là qu’est le bonheur ?

illu_itv_3Le jour où les gens auront besoin de moi pour trouver le bonheur, m'est avis que la fin du monde sera pas loin ! Et je ne dénonce rien. Par exemple, quand tu parles du Français moyen, certains lecteurs trouvent le regard du Minus trop simpliste et critique, d'autres ont beaucoup apprécié ces passages. Je crois - en tout cas, j'espère - avoir laissé beaucoup de place au lecteur, tout en le conduisant où bon me semblait.

>>Tu as choisi une issue heureuse à ton récit pourtant sans espoir jusqu’au dénouement, ce qui va presque à contre-courant des tendances actuelles. Est-ce seulement pour ménager ton lecteur ou y crois-tu vraiment ?

Héhé ! Quand tu dis « issue heureuse », ça rejoint ce que je disais plus haut. D'aucuns trouvent ça triste qu'il reparte à se mentir, à lui et à Virginie. Certains préfèrent la vie de débauche qu'il mène au milieu du bouquin.

Et j'avais pas à ménager le lecteur, je le ferais pas si j'en avais l'occasion, y'a pas de raison ! Mais surtout je crois pas que le bouquin soit si dur que ça.

>>Il y a peu de temps est sorti sur grand écran un film au fond assez similaire, même si la forme est aux antipodes, Shame. L’as-tu vu ? Si oui, qu’en penses-tu ? J’imagine que d’autres ont déjà fait le parallèle…

Non, tu es en tout cas le premier à m'en parler. Et non je ne l'ai pas vu.

>>Ton album possède une vraie dimension littéraire. Les textes sont soignés et nombreux, la structure narrative est dense et sophistiquée. Certains ont comparé ton style au ton de Brett Easton Ellis ou Michel Houellebecq. Or le roman noir n’est pas si loin lui non plus. Te revendiques-tu de l’une ou l’autre influence ?

Alors, j'ai jamais lu de Houellebecq, mais les bouquins de Ellis m'ont beaucoup marqué, oui, à l'exception de Lunar park. Et surtout American Psycho et Glamorama.

illu_itv_5Content que les textes t’aient plu ! C'est un aspect que je trouve compliqué à gérer. Je voulais garder une vraie écriture parlée, et pas des tournures ampoulées d'un élève de quatrième comme on peut souvent en voir. Le gros défi pour moi consiste à donner une voix propre à chaque personnage. Ici c'est le Minus qui tient le crachoir le plus long du bouquin, donc le problème a été relativement évité, mais je me rends compte de cette difficulté pour mes prochains projets.

>>Pas du tout de polars ou de romans noirs ?...

Non, j'ai jamais trop lu ce genre, à part quelques Poulpes.

>>Et en bande dessinée, quels sont les auteurs, albums, courants… qui t’ont marqué, t’ont influencé pour forger ton style ?

Alors, tout d'abord, je crois pas avoir trouvé mon style. Ni même être sûr de le chercher. Je crois que ça se précise un peu avec ce Minus.

J'ai commencé par Otomo, puis des comics de super héros avant de tomber sur "l'underground américain". Je ne lis quasiment plus de BD, ni ne mate de films ou ne lis de romans. Ca a tendance à "m'encombrer", dans un sens, j'arrive plus à m'approprier ce matériau, ça m'alourdit plus qu'autre chose. En plus, je suis beaucoup trop influençable à mon goût. Je me suis un peu perdu dans tout ça, un temps.minus-p33process

Toutefois, on m'a prêté TMLP de Gilles Rochier, qui a eu le prix révélation à Angoulême le week-end dernier, et c'est vraiment excellent. Son Temps Mort, chez 6 Pieds sous terre également, était au moins aussi bon. Vraie écriture, aussi bien dans les textes que dans la structure narrative et dans le dessin. Top !

Ha ! Tiens, ça me fait penser que j'adore la plupart des bouquins de Taiyou Matsumoto. Et, en me baladant à Angoulême, je suis tombé sur un bouquin, chinois me semble-t-il, chez Actes Sud si je ne m'abuse, quelque chose comme Qu'elle était bleue ma vallée, qui m'a tapé dans l'oeil mais que je n'ai pas encore lu. Mes excuses à qui de droit si je me trompe sur l'un ou l'autre de ces renseignements (tout est juste ! L’auteur est Ted Hoktak Yeung, ndlr). Mais ça pourrait être mon prochain achat.

>>Des projets, des envies ?...

J'ai un nouveau projet noir en collaboration avec Antoine Ozanam qui devrait sortir en fin d'année chez Casterman. Contemporain, en France.

Et je peaufine l'écriture de plusieurs projets en solo. Rien de signé de ce côté-là.

>>Le mot de la fin ? Une question que tu aurais voulu que l’on te pose ?...

Hmm… J'espère que le plus de gens possible liront ce bouquin ! Il est pas parfait, loin de là, mais j'ai essayé d'être un peu ambitieux. J'ai fait de mon mieux.

>>Rica, merci de ta disponibilité et à bientôt !

 

Landry NOBLET

 

Propos recueillis par mail début 2012

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Minus, Rica, 64 p., Drugstore, 2012.