A l'occasion de la récente sortie de Minus, la nouvelle bande dessinée de Rica, L'écervelé est parti à la rencontre de ce jeune auteur dont le talent et les ressources ne semblent pas manquer... Aujourd'hui, la critique du bouquin, dans quelques jours, une interview inédite de Rica !

 

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Minus est un obsédé sexuel, un vrai de vrai. Il se branle dès qu’il a cinq minutes, à la maison, au boulot, peu importe. Il se tape toutes les nanas en manque d’affection qu’il croise dans ses virées éthyliques entre collègues. Il consomme du porno comme le commun des mortels respire de l’oxygène. Que cache son comportement compulsif ? Minus a en fait une trouille bleue des femmes et surtout des relations. Baiser, oui, rester, non. Ainsi, dès qu’il remarque que sa collègue Virginie est attirée par lui, il préfère fuir, ignorer, essayer de la dégoûter. Car elle est du genre à s’attacher, à vouloir quelque chose de construit, de suivi. Mais Minus a bien trop peur de tout ça et vient de trouver la compagne idéale : une poupée en plastique plus réaliste que nature…

C’est sur la description du quotidien de cet être cynique et méprisant (méprisable, aussi) que s’ouvre le nouvel album de Rica. On apprend vite qu’il a une bonne place qu’il n’a pas méritée (ses parents qu’il déteste l’ont pistonné), qu’il fait toujours semblant de bosser mais n’en branle pas une (façon de parler), qu’il dédaigne tout un chacun (ses collègues en tête) et surtout qu’il ne rate jamais une occasion de mater ou de tirer sa crampe (même s’il ne sait que rarement le prénom de ses conquêtes). Minus est ce genre de personnage. Un connard prétentieux et je-m’en-foutiste, un pornophile chronique, un voisin odieux, un collègue gerbant. « C'est pour ça que je t'aime bien, tu manques vraiment pas de culot. Mais pour être honnête... ça me ferait vraiment mal au bide qu'une de mes filles tombe sur un mec comme toi. » Et pourtant, il parvient malgré tout à être attachant.

D’une part, parce que son comportement exécrable cache un mal-être profond, une solitude angoissante et une maladresse presque touchante. Minus est en fait un grand timide incapable de parler à une femme sans rougir. Il est bien plus facile de faire du sexe physique, sans émotion, que de se montrer vraiment, se mettre à nu. Il sort souvent avec ses collègues mais ne connait même pas leur prénom. Il passe son temps libre sur le web mais ne visite que Youporn. Il est entouré mais ne connaît personne d’autre que lui-même. Et encore, il se fuit, se crée ce personnage de yuppie abominable pour (se) cacher sa timidité et sa maladresse.

Un personnage comme Minus symbolise une dénonciation de l'approche consumériste et déshumanisée de la sexualité, due à l'accès à la pornographie rendu beaucoup plus facile grâce à internet notamment. Amour et sexe sont définitivement déconnectés. Le partenaire n'est qu'un compagnon de jeu interchangeable dont la personnalité n'a aucune importance, seule comptant la performance (Minus s'attire l'admiration puis la jalousie de ses collègues masculins avec son palmarès de conquêtes) et l'assouvissement de la pulsion. On distingue ainsi les limites et effets pervers de l'effondrement des tabous et de la libéralisation galopante des moeurs. Bienvenue dans un monde de sexe désincarné.

Enfin, Minus nous parle car il révèle une part des névroses de chacun de nous. Il symbolise cette fuite face à la normalité que nous fantasmons tous, ce désir d'être différent, d'avoir une vie différente, de fuir la French way of life. Il fait aussi ressortir ce qu’il y a de plus noir dans la psyché humaine et le monte à son paroxysme. Il est une synthèse des complexes récurrents dans nos sociétés modernes urbanisées, où l’intangible et le virtuel créent de nouveaux réseaux de communication où tout va très (trop ?) vite, où les gens se parlent sans jamais se voir, débattent sans se connaître. Pour toutes ces raisons, Minus représente quelque chose d’essentiel, qui met mal à l’aise mais qu’il ne faut pas ignorer. Un personnage qui ne peut que faire réagir, qui chatouille là où ça gratte, qui va atteindre le fond avant de découvrir l’espoir. Comme quoi, tout n’est pas perdu…

Une bonne surprise en ce début d'année, une nouveauté comme on en lit trop peu, une bande dessinée audacieuse et maîtrisée qui dépoussière un peu les tristes tables des nouveautés de ces derniers temps. Et la confirmation des talents de dessinateur et de metteur en scène de Rica, qui intègre ses influences en y distillant sa touche propre, et révèle ses qualités de raconteur d'histoire aux relents très littéraires, un auteur qui a vite compris les ficelles de la narration séquencée.

 

Landry NOBLET

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Seconde partie : l'interview.

 

Minus, Rica, 64 p., Drugstore, 2012.