IMG_0843La nature n’est pas tendre avec tous. Carl Bigelow mesure un mètre soixante les bras levés, il fait à peine la moitié de ses trente ans, a une dent tous les huit mètres et des yeux qui ne servent plus à grand-chose, et il est tuberculeux. Surtout, Carl Bigelow n’est pas ce qu’il semble être. Il n’est pas le sympathique étudiant installé dans la pension la plus bon marché de la bourgade, celui qui répare les clôtures cassées et fais des heures sup’ à la boulangerie industrielle juste pour le plaisir. Carl Bigelow est en fait un redoutable tueur à gages, un mythe vivant du milieu. Sauf qu’il est aujourd’hui sur le retour et qu’il n’a pas intérêt, vraiment pas, à foirer sa dernière mission, celle de faire disparaître "accidentellement" un témoin clé dans une affaire de paris truqués qui implique les hautes sphères…

Un classique du roman noir, par un auteur pilier du genre. Tous les sujets chers à Jim Thompson sont présents dans Nuit de fureur, poussés à leur paroxysme. La névrose sexuelle des personnages, presque des freaks, est palpable. Leurs corps distordus sont décrits au millimètre ; ces corps ont une importance prépondérante dans le récit et ne sont pas ainsi dépeints juste pour donner de l’épaisseur au tout ou créer une ambiance, mais bien pour mieux faire avancer l’intrigue et conserver les faux-semblants.

La décadence du personnage, alimentée par sa dépression et sa paranoïa, va amener à une fin délirante, à mi-chemin entre mysticisme et surréalisme, qui n’est pas sans rappeler le dénouement d’autres livres majeurs de l’auteur (1275 âmes, notamment). Personnage purement thompsonien, d’ailleurs, un manipulateur de génie, qui joue à merveille au gentil faussement naïf.

Une vision sombre de l’humanité, des relations humaines et du passage sur Terre. « L’Enfer – le vrai – il savait bien, lui aussi, qu’il n’est guère besoin de creuser pour le trouver. » Une vision pessimiste, certes, mais qui sent le vécu et fait écho, comme tout ce qu’a écrit Jim Thompson.

 

Landry NOBLET

 

Aller plus loin : >les dossiers de l'écervelé< #3 : L'Univers de Jim Thompson, un prophète désabusé, partie 1, partie 2, partie 3, partie 4.

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Nuit de fureur, Jim Thompson, traduit de l'anglais (USA) par Jean-Paul Gratias, 256 p., Rivages/Noir, 1987.