IMG_0826Début 1966 paraissait en France le numéro mille de la Série Noire. 1275 âmes, de Jim Thompson, traduit par Marcel Duhamel, fondateur de la collection. Ce dernier n’est pas réputé pour avoir toujours été très fidèle au texte original, coupant parfois certains passages dans ses traductions. Ce roman en est une preuve : son titre original est Pop. 1280. Le traducteur justifia ce changement en mettant en avant l’argument phonétique : 1275 âmes serait plus doux à l’oreille que 1280 âmes… On est en droit d’être sceptique…

Des années plus tard, en 2000, Jean-Bernard Pouy publie le premier volume des aventures de Pierre de Gondol, libraire parisien spécialisé dans les ouvrages de collection, héros qui sera repris par d’autres auteurs, à l’image du Poulpe. Ce premier volet s’intitule 1280 âmes. Un client fidèle vient proposer un défi au libraire : retrouver les cinq personnages disparus lors de la traduction du roman de Jim Thompson

Autant le dire tout de suite, 1280 âmes n’est pas un grand roman. En fait, 1280 âmes n’est pas vraiment un roman. Il faut plus le voir comme une critique de cent-soixante pages, une révérence, une analyse, presque un essai. Dans la première partie du bouquin, l’auteur rend hommage à la littérature en général et au genre noir en particulier. Il cite de nombreuses références et autres extraits, donnant parfois envie de se perdre dans cet univers marginal du monde du livre. Il se moque amoureusement des collectionneurs bibliophiles, ces « zozos littéraro-psychopathes », et de leurs manies et obsessions, propres à tous ceux atteints de collectionnite aiguë. A l’instar du libraire de héros, on peut les dénigrer, mais il ne faut pas oublier qu’ils le font vivre et qu’ils assurent les bases financières, donc la pérennité, du pan de la culture concerné.

Dans cette critique qu’est 1280 âmes, donc, Pouy aborde l’importance du rôle du traducteur. Doit-il respecter scrupuleusement l’original ou réinterpréter tout en gardant l’essence de l’œuvre ? On pourrait naturellement pencher vers la première option, même si dans les faits, la réalité n’est pas toujours si simple. Certains termes n’ont pas leurs équivalents dans d’autres langues, certains jeux de mots ne peuvent être restitués, les rimes ne peuvent être traduites… Les exemples sont nombreux, mais, dans le cas de 1275 âmes, il semble avéré que Marcel Duhamel a traduit le roman de manière personnelle et subjective, n’hésitant à en rayer certains passages. A-t-il trahi Thompson pour autant ? A-t-il mutilé son texte ? Difficile à dire si l’on n’a pas le niveau requis pour lire l’œuvre dans sa langue d’origine.

Dans la seconde partie du livre, la mise en abîme devient évidente. Pierre de Gondol part aux Etats-Unis sur les traces de Jim Thompson, essayant de retrouver la ville dont s’est inspiré l’auteur pour écrire son roman et ainsi résoudre ces cinq disparations. Le lecteur entre alors dans un road-movie, observant presque un disciple suivant les pas de son mentor. Le personnage se retrouve dans le même décor que le héros de Thompson longtemps avant, dans une Amérique profonde peuplée d’autochtones hauts en couleurs. On ne sait alors plus vraiment ce qui relève de la réalité et ce qui relève de la fiction, cette réalité subjective, cet autre possible, les deux s’imbriquant jusqu’au retour du libraire dans sa boutique et l’exposé de la solution du problème.

1280 âmes est un livre atypique, dont l'intrigue et les personnages restent très quelconques, mais soulevant des réflexions intéressantes dans une langue riche en vocabulaire et aux qualités littéraires évidentes et rendant hommage à l'un des grands du roman noir américain.

 

Landry NOBLET

 

Aller plus loin : >les dossiers de l'écervelé< #3 : L'Univers de Jim Thompson, un prophète désabusépartie 1, partie 2, partie 3, partie 4.

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1280 âmes, Jean-Bernard Pouy, 176 p., Points, 2000.