IMG_0817Jerry Stahl s’est fait connaître en France avec le truculent A Poil en Civil. Mais avant d’être un écrivain au succès honorable, il était scénariste pour la télé américaine, après avoir fait ses armes dans des revues pornos. Et toxicomane notoire. C’est toute cette période qu’il raconte dans Mémoires des ténèbres, son autobiographie parue au milieu des années 90 aux USA et récemment traduite chez nous.

Les romans sur la drogue, ce n’est pas ça qui manque. Mais celui-ci fait partie du haut du panier. Sur près de cinq cent pages, l’auteur se livre sans langue de bois avec un humour dévastateur, permis par un recul mature. Il ne s’épargne pas mais échappe avec brio au misérabilisme. Il livre des réflexions mais ne donne jamais de leçon. Il critique le monde de la télé mais évite le cynisme facile. Il évoque la drogue de façon compulsive mais n’en fait jamais l’apologie. Même s’il l’adore, peut-être plus que n’importe qui ou n’importe quoi sur Terre. Même sobre, sevré, guérit, il ne rêve que d’un fixe.

Écorché vif, son mal-être permanent et sans fond le suit comme son ombre. « La dépression est le bouclier que je brandissais devant moi tandis que je me traînais à travers l’existence. Le mal-être était à ce point enraciné en moi, partie intégrante de moi-même, que je vivais effectivement tel un Eskimo qui, ayant eu froid depuis sa naissance, croit tout simplement que le froid émane de l’intérieur de lui. »

Autre caractéristique du bonhomme (et de tout addict ?), les contradictions qui l’habitent. « Ma joie me trouble. Je veux l’embrasser. Je veux me tuer. Je veux emmener mon enfant au cirque. Je veux passer le restant de mes jours à me shooter dans une maison abandonnée, où on ne distingue plus le jour de la nuit et où tout le monde meure étouffé dans sa propre merde. »

Jerry Stahl se raconte à travers tout ça avec lucidité et honnêteté. Il explique comment il s’est marié, est devenu papa, est tombé amoureux, a fait des promesses pas toujours tenues, a baisé compulsivement, a acheté une maison, a signé des contrats foireux. Comment il a détruit sa vie tout en continuant à la mener tant bien que mal. Il décrit, autant que lui-même, ses univers professionnels. Avant la télé, le porno : « ce que l’on ressent quand on est debout à mâchouiller des beignets rassis en avalant du mauvais café, tout en comparant les avantages d’un pneu rechapé par rapport à un pneu neuf, tandis qu’à trois mètres de là une menue mignonne à quatre pattes se fait rentrer dedans par-derrière par un spécimen humain dont la caractéristique principale est un pénis suffisamment robuste pour servir de prothèse de bras à un nain est proprement indescriptible. « OK, lance la mayo ! » aboie le réalisateur, et le temps que Monsieur Vingt-cinq Centimètres réussisse à lâcher un peu de purée, l’équipe s’ennuie tellement que certains organisent des courses de cafards derrière le décor. » Cet humour est souvent présent des les nombreuses descriptions, que ce soient de situations ou de personnes. Celui qui en prend vraiment pour son grade, c’est Mickey Rourke… Car Jerry Stahl nous fait croiser un certain nombre de personnalités, dans des contextes variés.

Un récit de vie qui tient en haleine et prend aux tripes, loin des sentiers battus, immoral et subversif mais avec une conscience acquise au prix d’une montagne d’efforts et de combats.

 

Landry NOBLET

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Mémoires des ténèbres, Jerry Stahl, traduit de l'anglais (USA) par Philippe Aronson, 464 p., 13E Note Editions, 2010.