IMG_0811Jerry Stahl a entamé sa carrière en tant que scénariste pour la télé et le cinéma. On retrouve son nom associé à des projets aussi variés que Alf, Twin Peaks, Les Experts ou Bad Boys 2. A poil en civil est son premier roman à avoir été traduit en France. Et il fait l’effet d’une bonne grosse beigne littéraire, comme, en leur temps, Les Contes de la folie ordinaire (Bukowski), Captain Blood (Michael Blodgett) ou Delirium Tremens (Ken Bruen). Il s’agit de ce genre de bouquin qui impose un avant et un après dans la vie du lecteur.

Tony Zank, détective privé plein de crack et pourri jusqu’à la moelle, a dissimulé une photo compromettante qui vaut son pesant de cacahuètes sous le matelas de sa mère alcoolo. A la maison de retraite. Sauf que la photo a disparu, volée par une infirmière qui vient de tuer son gourou de mari en lui préparant un petit-déj à base de débouche-évier et d’ampoules pilées. Et que le flic chargé d’enquêter sur ce meurtre, entre deux cachets de codéine, ne rêve que de se farcir ladite infirmière. Et bientôt, tout le monde court après tout le monde et les cadavres commencent à s’empiler…

Une intrigue digne d’une farce, mélangeant habilement humour débridé et violence déjantée, les deux cohabitant toujours même dans les scènes les plus traumatiques, sans pour autant décrédibiliser cette histoire, certes allumée. Il arrive de devoir poser le bouquin pour se marrer un bon coup. Jusqu’au moment où on réalise que la scène si hilarante met en scène un flic qui annonce la mort de leur mère à trois ados. Mère qui est en fait leur père, après que quelques opérations soient passées par là… Je vous laisse imaginer la réaction des mômes…

Autre grand moment du rock’n’roll, quand Zank et son compère, un sosie de Dean Martin mais black, prennent en otage une Mexicaine à la corpulence imposante et que cette dernière retourne la situation à son avantage, obligeant les deux losers à s’enculer pendant qu’elle se masturbe en regardant, l’apogée du spectacle étant la réaction du sodomisé lorsque les deux bras cassés se retrouvent en voiture, tout de suite après :

 

« -Tony, je…

-NON ! gronda Zank. Qu’est-ce qui déconne chez toi ? Ferme-la ! Et garde-la bouclée !

-Mais voyons, Tony. Je ne voulais pas le faire. Elle m’a forcé !

-Elle t’a forcé ? Elle t’a forcé !

[…]

-Tu sais que t’es un malade ? hurla Tony, en martelant le tableau de bord pendant que McCardle se recroquevillait sur son siège. Et je vais encore te dire une chose, si tu te permets ne serait-ce que de penser à raconter ce qui s’est passé, tu… tu…

Il ne parvint pas à continuer et se mordit la lèvre.

-… Si tu fais ça, je tu tuerai si vite que tu n’auras pas le temps de revoir ta vie en un éclair. Tu m’entends ? Je vais peut-être de tuer de toute façon, rien que pour être sûr que tu vas te taire. Je vais t’arracher les entrailles à la fourchette.

-Tu plaisantes ? Elle braquait un flingue sur moi. Ton flingue. Tu l’as vu toi-même.

-J’ai vu, dit Zank. Elle avait un flingue. Et toi tu avais la trique. Si tu n’étais pas pédé, ou à moitié pédé, tu aurais préféré qu’elle te tire dessus. Tu aurais pris le risque. Mais mon cul était dans les parages et tu tenais la gaule. »

 

A travers une multitude de situations de ce genre et une galerie de personnages hauts en couleurs, tous toqués dans leur genre, du fou dangereux complètement parano au mec finalement plutôt équilibré si ce n’est deux trois névroses et/ou addictions, Jerry Stahl offre une description vitriolée de l’Amérique moderne et des ses contradictions sur la drogue, l’homophobie, l’amour, le sexe, le changement de sexe, la famille et autres thèmes délicats à aborder pour une société judéo-chrétienne jusqu’au bout des ongles, même s’il faut sauver des apparences lisses, quitte à avoir un comportement des plus contradictoires derrière ces belles déclarations. Ou comment faire remonter la merde omniprésente qu’une Amérique bien pensante s’évertue à enfouir. Tout en rigolant un peu...

 

Landry NOBLET

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A poil en civil, Jerry Stahl, traduit de l'anglais (USA) par Thierry Marignac, 459 p., Rivages/Noir, 2005.